J’ai découvert le jeu merveilleux de l’imagination

La Gifle

“Ce n’est pas un roman, c’est une bombe à neutrons ! La gifle, de Christos Tsiolkias, auteur australien au profil grec, a tout de la comédie de moeurs qui pète les plombs, portrait au vitriol d’un pays vanté pour son Melting pot, en pleine dégénérescence et perte de valeurs, qui en revient à des réflexes primaux pour protéger son territoire menacé.”

Qui êtes-vous ? Êtes-vous proche d’un des personnages de La Gifle ?

Je me sens proche de tous les personnages du roman. Il y a des petits bouts de moi dans chacun des huit narrateurs. Bien sûr, ils y sont, car en écrivant, vous y mettez tout de vous, de votre histoire et de vos expériences, de votre imagination et de vos désirs. Dans le même temps, l’écriture de La Gifle a été un soulagement. J’y ai découvert le jeu merveilleux de l’imagination : je pouvais m’identifier à des corps masculins et féminins, vivre la subjectivité d’un adolescent ou endosser le point de vue d’un vieil homme arrivant en fin de vie. Je suis d’une génération qui a émergé grâce à son identité politique, où les points de vue importants apportés par le féminisme, les revendications homosexuelles, raciales et ethniques ont également donné naissance à un certain « polissage » du soi, où il allait de soi que les femmes doivent écrire sur les femmes, les homosexuels sur les homosexuels, les noirs sur les noirs, les immigrés sur les immigrés, etc. Je ne suis pas sûre que la situation soit identique en France, mais dans le monde anglophone ces mouvements importants sont tombés dans un piège où l’expérience a été remplacée par un autoritarisme rigide. La Gifle était ma façon d’écrire hors de ces carcans. C’était une manière de défendre la primauté de l’imagination sur l’expérience. Bien sûr, tout n’est pas aussi direct. Quelquefois l’expérience est essentielle, nous pouvons tous dire ce qui n’est pas authentique. Mais l’imagination est toute aussi importante. C’est ce que j’ai découvert en écrivant La Gifle.

Qui je suis ? Je me vois comme un homme embarqué dans un apprentissage à vie, dans lequel je veux apprendre les ficelles de mon métier, pour devenir meilleur dans ce que je fais, c’est-à-dire écrire. Il n’y a pas de fin prévisible pour cela, c’est pour ça que j’en parle comme d’un apprentissage à vie.

Vous avez choisi d’accorder un chapitre à chaque protagoniste de ce roman. Que vous permet ce procédé littéraire ?

Mes trois premiers romans étaient des essais pour comprendre la fin de la foi, la foi dans une politique communiste libertaire dans laquelle j’ai été élevé en faisant partie d’une famille d’ouvriers immigrés en Australie. Je m’en suis rendu compte après coup. Je n’étais pas pleinement conscient de mes intentions en écrivant ses trois livres. Donc La Gifle a été écrite en acceptant le fait que j’étais devenu un bourgeois. Cela ne signifie pas que la classe politique n’est plus centrale pour moi. C’est ma fierté d’avoir émergé d’une culture de classe laborieuse, mais je suis conscient que je suis désormais un homme éduqué et privilégié. J’ai donc voulu tourner mon attention vers la classe moyenne pour l’interroger, pour l’examiner. Dans le même temps, la fin de ma croyance en des narrations grandiloquentes signifie que je ne me sentais plus confiant pour exprimer un point de vue exact, pour avoir toutes les réponses. Je suis extrêmement méfiant à l’égard de ceux qui se considèrent comme justes, aussi bien dans la vie que dans la fiction. Il semblait alors important que dans la structure de ce roman, j’investisse tous ces personnages différents, que j’écrive avec toutes ces différences et que je demande aux lecteurs de toujours s’interroger sur les croyances et les a priori. C’est la raison politique, si vous voulez, à cette structure. Mais, purement d’un point de vue personnel, écrire un roman à travers ces huit voix était une expérience, un pari que je me suis fait à moi-même : pourrais-je maintenir la narration à travers tous ces personnages, pourrais je intéresser le lecteur jusqu’au bout du roman ?

Ici, en France, on écrit déjà que La Gifle est le roman sur la société australienne décadente, sur notre occident raciste et en déperdition. Est-ce que l’on ne surinterprète pas un peu votre propos ?

Ce qui m’a le plus surpris à propos des réactions à ce roman est que les lecteurs débattent du fait que mes personnages ne sont pas « aimables, » qu’ils sont racistes ou misogynes ou égoïstes, etc., etc. Comme si ces traits n’étaient pas présents dans toute société bourgeoise, ici en Australie ou là où vous vivez en Europe. Je pense que cela en dit long sur la sécheresse et la « politesse » du roman contemporain, comme nous le lisons pour trouver une confirmation de nous-mêmes et non pour être provoqué. Mon argument serait qu’ici en Australie, nous étouffons sous ce qui est appelle un « sens de l’acquis social », où nous croyons que nous avons droit à la richesse et aux privilèges, que nous avons droit à une vie matérielle facile. Je pense que ce « sens de l’acquis social » est toxique. Je ne pense pas que c’est vrai juste pour les Australiens, mais également pour les Européens de l’ouest également.

Cela dit, je pense qu’il y a une différence entre les cultures de l’« Ancien Monde » et celles du « Nouveau Monde ». La fondation de l’État-nation australien est basée sur une fracture raciste fondamentale : la dépossession des Aborigènes de leurs terres et de leur culture. C’est une histoire de l’impérialisme. Elle conditionne tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons. C’est pourquoi, pour moi, la plus grande « gifle » dans le roman tient dans les mots prononcés par Bilal, l’homme Aborigène, à Rosie à la fin de son chapitre. Notre défi permanent en tant que nation, celui contre lequel nous ne cessons d’échouer, est comment vivre avec cette faute historique. Je ne sais pas si un Européen peut complètement comprendre ceci. Les Européens doivent vivre avec leur propre histoire, leur propre futur. J’ai souvent demandé à mon père pourquoi il n’a pas immigré en Allemagne ou en Belgique, pourquoi il est parti si loin. Sa réponse était que « Les Européens ne voulaient pas de nous ». Il ajoutait également qu’ « il n’aurait pas été aussi libre en Europe qu’il l’est ici en Australie. » Je ne considère pas ceci comme une réponse, juste comme une question supplémentaire.

Après la jeunesse insouciante et avant la vieillesse au bord de la route de la vie, il y aurait le temps de la difficulté à être… Ai-je bien compris votre roman ?

J’ai 45 ans, j’en avais 41 quand j’ai commencé à écrire ce roman. Ces années à mi-passage sont dures, car les certitudes de la jeunesse se sont enfuies. L’un des aspects primordiaux de cet âge mûr pour moi (et là, je parle d’un point de vue personnel) est d’accepter les échecs, la honte. J’ai trahi mes idéaux passés, j’ai commis l’adultère, je suis devenu malhonnête. Je pense qu’en connaissant l’échec et la honte, l’on devient réellement adultère. C’est pourquoi je ressens une loyauté à l’égard de tous mes personnages, pourquoi je ne voulais pas être le narrateur omniscient en position de juger. C’est pourquoi également, je me sens si proche de Manolis, le vieil homme du roman. Il reconnaît sa honte, il reconnaît son échec. Je crains que ma propre génération ne soit pas capable d’une telle honnêteté, que nous tentions de rationaliser et excuser tous nous comportements et nos erreurs de jugement. Ici aussi revient le « sens de l’acquis social » auquel j’ai déjà fait référence. J’ai été attaqué en Australie et au Royaume-Uni pour supposément mettre en avant les valeurs conservatives de l’honneur et du sacrifice, comme si d’une certaine façon vouloir parler de questions de comportement moral était réactionnaire et de droite. Ceci, pour être honnête, m’emmerde. Cela me dit également beaucoup de choses sur le vide moral dans lequel est la gauche en ce moment. Je veux être clair ici : je suis un homme de gauche, mais cela ne signifie pas que je trouve les platitudes libérales et le relativisme culturel prôné par tant de gens de gauche totalement nauséeux. Je crains de m’être grandement éloigné de la question originelle. Veuillez m’en excuser.

Rosie et son mari déménagent à la fin du roman. Ne pourrions-nous pas envisager une autre fin, celle où la frustration gagne et détruit cette famille qui a trop de chance ?

C’est une prérogative du lecteur d’imaginer toutes les fins alternatives qu’il souhaite. Une chose que j’aimerais dire à propos de Rosie et Gary, c’est que d’une certaine manière ce sont les « Aussies » les plus traditionnels du roman, c’est-à-dire qu’ils sont Anglo-celtiques. Ils vivent dans un monde à Melbourne où ils voient que les enfants et les petits-enfants des immigrés aspirent à un statut matériel et social qu’ils ne pensent pas être capables d’atteindre. C’est l’une des tensions dans une société multiculturelle que je voulais explorer.

Je suis frappé par votre clairvoyance et votre capacité à décrire ce monde. Combien de longueurs de piscine pour arriver à ce résultat ? :-)

Beaucoup de natation, beaucoup de marche, beaucoup de coups d’œil par-dessus l’épaule.

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