Ce que peuvent nous enseigner les zombies c'est le désir qui ne s'arrête pas

La Nuit a dévoré le monde

Un homme tentant de survivre dans un Paris soudainement aux mains des zombies : tel est le sujet pas si surréaliste du roman de Pit Agarmen, pseudonyme d’un auteur français ayant déjà publié de nombreux ouvrages. La nuit a dévoré le monde est disponible sans DRM et publié aux éditions Robert Laffont.

Le sentiment du narrateur pour Paris et ses habitants semble être nourri d’amour et de haine mêlés. Préféreriez-vous également la compagnie d’un zombie à celle d’un parisien ?

Disons qu’un Zombie ne nous fait pas croire à sa bienveillance. C’est un ennemi déclaré. Donc on se prépare en conséquence. Les êtres humains ne sont pas moins dangereux mais ils ont des mots et des ruses pour se montrer sous un jour plus aimable. On ne sait jamais à quoi s’en tenir avec eux.
Paris est une ville où les rapports humains sont très durs. Mais ce n’est pas typique de cette ville. On retrouve ça ailleurs. On retrouve ça à la campagne j’imagine. Le problème c’est la vie en société et la violence qui s’exerce sur les plus fragiles et les moins dans la norme.

Vous êtes-vous beaucoup documenté pour l’écriture de ce livre, ou est-ce un domaine avec lequel vous étiez déjà familier ?

Depuis l’adolescence j’ai vu énormément de films d’horreur, j’ai beaucoup lu de littérature d’horreur (King, Dean R. Koontz, Jean Ray, Clive Barker, Matheson etc), Mad Movies était mon magazine préféré (découvert grâce à mon frère -je le lis toujours). Ça fait partie de ma culture. C’est un genre qui ne commence que depuis peu à être respecté (le livre de Houellebecq sur Lovecraft n’y est pas pour rien).
Quand j’étais jeune, c’était le domaine des freaks et des geeks. Une sorte de résistance culturelle, c’était la manifestation de l’horreur que nous vivions au collège et au lycée. Alors bien sûr ce n’est pas toute la culture que j’aime. Mais écrire un roman de genre était une manière de renouer avec ça, avec cette part de moi. Je me suis réapproprié le récit d’horreur, j’ai repris des codes et des situations classiques pour mener la charge à ma manière introspective et hantée par mes problématiques.

Le narrateur, assez inapte socialement, n’est pas seul tout au long du roman. Est-ce trop cynique de croire qu’on peut s’en sortir sans l’aide d’autrui en toutes circonstances ?

Le narrateur n’est pas seul car il y a des créatures anthropophages devant chez lui, partout à vrai dire. Ces ennemis sont une présence. Oui, je pense qu’il y a pire qu’avoir face à soi une armée d’adversaires, c’est se retrouver seul au monde. Pour s’en sortir, il a besoin de reconnaître sa dépendance à l’égard une espèce humaine aujourd’hui transformée. Ce n’est que dans la dernière partie qu’aura lieu une rencontre humaine. Je ne sais pas si on peut s’en sortir sans l’aide d’autrui. Peut-être mais à quoi bon ? Si l’autre n’existe pas, on l’invente. C’est ce que fait le narrateur. Mais un jour un autre, réel cette fois, doit pouvoir s’approcher de nous. C’est la présence de l’autre à nos côtés qui donne du sens.

Publier un roman sous pseudonyme, est-ce pour vous une sorte de laboratoire d’expérimentations littéraires ?

Expérimentation, je ne sais pas. Ce roman est un livre personnel, intime, ce n’est pas un jeu, une manière abstraite d’essayer un nouveau terrain. Je n’expérimente pas : je me laisse la liberté d’aller vers des mondes familiers dans lesquels je n’avais pas pris pied pour l’instant, à savoir le genre, l’horreur, le fantastique, le polar et la science-fiction un jour etc.
On n’échappe pas à soi-même. Mon pseudonyme est transparent, le secret ça ne m’intéresse pas. L’important c’est qu’en se créant un personnage, il y a des choses qui se passent. Mettre un masque est fertile, peu importe si on connaît ma véritable identité. C’est en se fictionnalisant qu’on revient à des choses de soi qui comptent. Cela apporte du contraste. Je publie depuis dix ans, et peu à peu on risque de devenir le personnage que les autres voient avec leur myopie, on risque trop devenir le portrait de soi-même, de se respectabiliser, alors même que l’ambition est d’entretenir une capacité de renouvellement, une capacité à la virginité. J’aime le concept de pseudonyme ouvert. C’est ce qu’a Jean Giraud/Moebius, John Banville etc. Il y a dans la création d’un double, d’un alter ego, la naissance d’un jeu, d’un courant d’air, qui irrigue à la fois notre personnalité et notre travail d’écriture. On devrait toujours être deux pour aller vers soi-même. Beaucoup de mes écrivains préférés avaient deux identités. Que ce soit Vian, Gary, Lewis Carroll etc.

Avez-vous prévu de publier d’autres romans sous cette identité, ou de vous consacrer pleinement à la science-fiction par exemple ?

J’ai plusieurs romans sous ce nom en cours. Et je vais continuer à publier des romans sous mon véritable nom. On n’a qu’une vie, les zombies c’est le temps, alors tâchons de faire en sorte de vivre de belles choses et d’essayer de s’accorder toute la liberté créative possible. J’écris aussi des livres pour enfants, je sors une bd en octobre. Cela participe du même élan. Ne rien s’interdire, être vorace. Ce que peuvent nous enseigner les zombies c’est le désir qui ne s’arrête pas. Dévorer le monde et faire de belles choses. Dévore le monde pour faire de belles choses.

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Le tout dans une langue très simple, sans aucun effet de manche, et on ne s’arrête jamais une fois le roman commencé.

Malgré son horrible titre, cette merveille d'humour et d'ironie, écrite par un certain Pit Agarmen (pseudonyme et anagramme de l'astucieux Martin Page), raconte l'invasion zombie dans la belle langue pessimiste de notre tradition littéraire.

Courts chapitres, livre de 223 pages, modèle parfait de lecture saine pour réfléchir 2 secondes à la vacuité de nos sociétés et de notre soi-disant humanité.