En collectionnant les phrases contenant le mot « veau »

La patience de Mauricette

Entretien avec l’auteur de l’Anthologie permanente du veau dans la littérature.

Mauricette est née avant-guerre, écrit le narrateur. Mais comment est-elle née sous votre plume ?

Dans les années 80, j’ai participé à de nombreuses revues de poésie, notamment, Doc(k)s de Julien Blaine, La Poire d’angoisse de Didier Moulinier, Maisons Atrides et cie de Jean-Pierre Bobillot et Sylvie Nève, L’Invention de la Picardie de Pierre Ivart (plus connu sous le nom d’Ivar Ch’Vavar) et aussi Le Dépli amoureux de Dan et Guy Ferdinande.

C’est dans cette dernière revue que le personnage de Mauricette Beaussart est né, avec sa chronique « Vapeurs » publiée dans les n°s 41 à 50 du Dépli amoureux, d’octobre 1987 à juin 1988. Je voulais tenir une rubrique régulière, une chronique des revues et des disques ou cassettes que je recevais par la poste. J’ai préféré utiliser un pseudonyme. Comme j’étais à cette époque en pleine lecture du Journal Littéraire de Paul Léautaud et qu’il rédigeait ses critiques théâtrales sous le pseudonyme de Maurice Boissard, j’en ai tiré par imitation, le nom de Mauricette Beaussart.

Après une année de ce travail de chroniqueur, lassé de devoir rendre ma copie à date fixe, j’ai imaginé la première disparition de Mauricette. Jugeant cruel de la faire mourir, j’ai préféré la faire interner pour une grave dépression nerveuse. Voilà le début de toute l’histoire. Ensuite, on sait qu’elle a été soignée de mai 1988 à décembre 1989 et qu’elle s’est enfuie de l’hôpital psychiatrique de Saint-Venant (Pas-de-Calais) dans la nuit du 31 décembre 1989.

« On » aime bien les bras cassés dans les romans. Mais au quotidien, sur le lieu de travail, dans la vie de tous les jours, « on » les rejette. Pourquoi ?

Je crois que j’aurai du mal à répondre directement à cette question. Pour écrire « La patience de Mauricette », j’ai passé un an, de mai 2008 à mai 2009 au G18, service de psychiatrie générale au sein de l’Etablissement Public de Santé Mentale d’Armentières, un lieu où on essaie de réparer les cervelles abîmées, les têtes saturées de douleur. Ce qui m’a surpris dès l’arrivée, c’est justement l’attention portée par les soignants aux patients. J’ai pensé que c’était bien de savoir qu’il existait un lieu où des gens essayaient de recoller les morceaux, de réduire les brisures psychiques. Même si c’est parfois la société ou la façon dont elle est gérée qui provoque les dégâts… Et là, d’un coup, je pense à cette voix synthétique qui dit suavement : « Ce train comporte des aménagements pour les personnes à mobilité réduite ».

La syntaxe de Mauricette évolue au fur à mesure que son état mental s’améliore et tend à devenir presque correcte à la fin du livre. Elle a toutefois un phrasé qui lui est propre : « J’ai des aptitudes et la hauteur de ma conscience professionnelle ». Ecrire du Mauricette, est-ce difficile ?

Quand j’écrivais les « Vapeurs » en 1987, chroniques signées Mauricette Beaussart, c’était quasiment mon écriture. Et puis, comme j’ai dit plus haut, j’ai imaginé ses troubles psychiques et, suite à la demande d’un éditeur, j’ai commis une nouvelle supercherie littéraire en rédigeant la correspondance de Mauricette Beaussart. C’est ainsi que sont nées les « Lettres de l’asile », dans lesquelles pour la première fois apparaît cette syntaxe tordue, heurtée, hésitante et douloureuse. Ces « Lettres » publiées pour la première fois en 1991, réapparurent en 1997 à l’insu de leurs auteur et éditeur dans la série Le Poulpe, le volume écrit par Yannick Bourg et intitulé « Les potes de la perception ». Avant sa dépression et son internement, elle avait un style somme toute banal, puis après son séjour en HP et son « évasion », ayant fracturé son pseudo-moi, elle devient une autre. En le détruisant, elle a construit son propre langage. Elle accède à l’existence par sa langue. Elle prolifère : elle correspond, elle écrit, elle répond aux questions, elle raconte, elle invente (découvre) sa vie, elle dessine, elle colle, elle ready-made, elle détourne, elle journalise, elle blogue…

Elle se découvrira proche de celles et ceux qui comme elle, ont vécu cet enfermement, que ce soit le poète Germain Nouveau après sa crise de folie mystique, ou des artistes bruts comme Aloïse Corbaz et Adolf Wölfli, ou encore un musicien de rock comme Daniel Johnston. Enfin, bref, pour répondre simplement à la question : Etant donnée ma déjà longue expérience du personnage, il m’a été plutôt facile de me glisser dans sa tête, lorsque j’ai eu à rédiger son journal personnel, tenu à la demande de la psychologue qui la suit pendant son séjour de 2008 à Armentières. Très naturellement, je caméléonise le style de mon héroïne. Au point que certains parmi les premiers lecteurs du roman me demandent si j’ai connu cette expérience de la douleur mentale, qui apparaît comme vécue de l’intérieur, à quoi je réponds que, de même que je n’avais pas de troubles cardiaques avant d’écrire mon précédent livre « Mort d’un jardinier », je n’ai jamais eu de problèmes psychiques jusqu’à présent.

Christophe Moreel, l’ami masculin de Mauricette, est un personnage sympa. C’est aussi un galérien de l’édition : traducteur de littérature au kilomètre. C’est une situation que vous connaissez ?

J’ai créé le personnage de Christophe Moreel parce qu’il ne m’était pas possible d’être un « Je » narrateur qui aurait été concurrent du « Je » de Mauricette dans son journal de l’hôpital. Ceci dit, Christophe me ressemble très peu, et uniquement à cause de son intérêt pour le jazz et la poésie. J’ai, pour ma part, traduit certains auteurs de la Beat Generation ou apparentés (William Burroughs, Gregory Corso, Peter Orlovsky, Charles Bukowski) et très récemment un inédit de Jack Kerouac « Book of Sketches » qui paraîtra en mars 2010 à La Table Ronde, mais je n’ai jamais fait de traduction alimentaire au kilomètre.

Les descriptions des lieux sont saisissantes. Sont-elles fidèles à une réalité ?

Ayant vécu un an sur place, j’ai écrit mon roman « sur le motif » et la description des lieux (Vallée de la Lys, EPSM, « Clinique », ville d’Armentières, frontière belge…) serre au plus près la réalité. Il en est de même pour la vie quotidienne dans le service de psychiatrie générale. Dans ce roman, la vraie fiction, c’est la vie de Mauricette Beaussart, et c’est donc elle, qui est réelle…

Mauricette collectionne des phrases qui contiennent le mot veau. Cela vient d’où ?

Cette manie de Mauricette est copiée sur mon activité personnelle. De 1989 à 1999, j’ai édité Moue de Veau, une mini-revue dada-punk qui présentait poèmes express, poèmes trouvés, dessins idiots, poèmes visuels, collages instantanés. C’était une revue tirée à 23 exemplaires sur une feuille A4 pliée en huit et agrafée, vendue (donnée) au prix de 1 centime, tout le contraire de l’efficacité et du rendement célébrés par l’époque. C’est pendant cette période que m’est venue l’idée de créer l’Anthologie permanente du veau dans la littérature, en collectionnant les phrases contenant le mot « veau » relevées dans les romans que je lisais. Lorsque la revue a cessé de paraître, c’est Mauricette Beaussart qui a pris la relève en créant L’Anthoveaulogie sur son blog « Etoile Point Etoile », comme il est narré au début du roman.

La patience, peut-on encore l’acquérir dans ce monde du tout de suite ?

Mauricette est patiente dans la mesure où elle endure, elle supporte la douleur. Elle pratique la forme de patience de Job. Dans son cas, la patience est une vertu. Peut-on être vertueux dans ce monde ? Ce mot a-t-il même encore beaucoup de sens ?

Sinon, Mauricette est aussi une patiente comme une autre au sein de « La Clinique » et, dans le roman, il lui arrive aussi de faire des réussites aux cartes, ce qui est une autre forme de patience.

En supplément, un article de Jacques Josse sur le site Remue-net.

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