De la carte postale au kaléidoscope

“Les lieux parisiens, du pont National au bois de Boulogne, en passant par la morgue ou le 36, prennent une autre teinte — du romanesque indélébile. Une belle surprise.”

Ex-cuisinier tombé dans la marmite polar sur le tard, votre parcours m’intrigue. Quels sont les chemins qui mènent de l’école Normale à l’écriture de livres de cuisine puis d’un roman policier ?

Sur le tard, sur le tard… Je ne suis pas très âgée ! Sinon, il n’y a qu’un chemin… mais dense en ramifications : la curiosité. Le côté rabelaisien, indocile, de l’abbaye de Thélème ! En fait, le polar est un retour aux sources, puisqu’à dix, onze ans, nourrie de lectures policières, je demandai à Noël une machine à écrire pour me lancer dans « un roman policier ». En 1999, une nouvelle, Face-à-Faces, recevait le Prix du Jeune Écrivain au Mercure du France. Où l’on relève déjà les thèmes qui me sont chers — notamment la souffrance psychique et l’isolement au sein du collectif, la sensation d’étrangeté au monde et aux autres…

Etes-vous plutôt Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Georges Simenon ou Agatha Christie ? Pour vous, un roman policier, c’est plutôt l’intrigue, l’ambiance, les personnages, le sujet, le style – et j’en oublie ? Quelle est votre recette ?

J’aime chez Hammett son penchant à « broyer du bleu ». Le Faucon maltais est un titre qui me fait rêver… Il ricoche immédiatement. Il n’avait pas peur de dire qu’il prenait « le roman policier au sérieux ». Sinon, la lecture d’Ellroy m’a beaucoup marquée. Ellroy, c’est pour moi, d’abord et avant tout, une sensation poisseuse qui colle à la lecture et aux personnages, un côté oiseau mazouté. Et puis il restitue à chacun sa couleur, son parler. Chez lui comme chez DOA, j’apprécie le souci de sonner juste, la fidélité au réel qui ne vient pas contrarier le romanesque.

Raconter une histoire, la dérouler, voilà mon premier objectif. Je pars de ce désir et essaie de ne jamais le perdre de vue. Pour cela, je travaille longtemps le plan, je le laisse décanter pour aiguiser la nervosité de la trame. Après, j’affûte, pour me permettre de foisonner sans trahir le squelette. Passé le cap de la technicité, le polar est lieu de liberté extrême. Tous les registres s’y côtoient. On peut aller très loin dans les percées des milieux et des langages. Dans le roman policier, l’observation des gens tient de la fièvre.

Est-ce à trop regarder couler la Seine de votre fenêtre que vous avez imaginé Quai des enfers ?

Oui ! Mais ma fenêtre n’est que la métaphore de l’angle que je promène sur la Seine, un cadre qui varie en fonction de l’obsession. Mon naturel se plaît aux changements d’échelle, j’aime varier les focales pour toujours réapprendre à voir. Il faut se méfier de la vision : elle devient très vite paresseuse. Restituer à la Seine sa profondeur fut jubilatoire, grâce aux pêcheurs et aux plongeurs. Et ce, contre la morne surface touristique.

Mon travail débute là où la carte postale finit. Quai des enfers fuit cet effet carte postale : les lieux me touchent par leur capacité à m’ébranler, à m’émouvoir. Je recherche des chocs, parfois je dois les provoquer. Cela revient à éperonner le réel, comme lorsque vous agacez les franges de l’huître avec les dents de la fourchette, pour s’assurer qu’elle est bien vivante.

Voilà pourquoi je casse ma fenêtre : d’où le besoin de vivre des nuits avec la Brigade fluviale sur la Seine, pour passer de la carte postale au kaléidoscope. Comme certaines fleurs, le roman policier s’ouvre la nuit.

Est-ce bien sérieux une blanquette à la vanille ? Pourquoi la rose ? D’où vous vient cette connaissance du métier de créateur de parfum ?

Pour créer mes personnages, je guette le moment où ils acquièrent leur indépendance. C’est comme une maturation. Vous les méditez tellement qu’un jour ils sont à point, ils déboulent avec leur propre univers. La justesse de Jo Desprez, le commandant de la Brigade criminelle qui mène l’enquête, c’était d’aimer la blanquette. Je l’ai laissé faire, en dépit de la filiation à Maigret. Mais à force de fréquenter un parfumeur, Jo finit avec une blanquette à la vanille de Tahiti. La vanille de Tahiti est l’amie de la crème : la rencontre de deux sensualités. Le parfumeur de Quai des enfers, Camille Beaux, a bien raison d’apporter sa modernité. La rose, elle, m’accompagne depuis longtemps. Je lui ai même consacré un livre, Le Goût de la rose. J’étais agacée par sa symbolique écrasante : je voulais la sortir de son schéma rose = beauté. Camille Beaux le dit dans le roman : la rose ne le stimule que s’il travaille sur « l’inquiétante beauté ». De même, la beauté m’intéresse lorsqu’elle devient ambiguë. Ensuite, ce sont deux tableaux avec des roses qui m’ont agrippée, l’un, ancien, du XIXe siècle, et l’autre, contemporain, de Francesco Granducato. Toujours la passion des télescopages… Quant au parfum, c’est une part essentielle de mon rapport au monde, parce qu’elle est très animale. Pour écrire, je vis sursollicitée par la musique et les odeurs, pour rechercher un état entre la stimulation et l’overdose. Par ailleurs, le roman policier repose fondamentalement sur la pénétration des milieux et la divulgation du secret : je trouvais que le monde du parfum restait très mystérieux, qu’il y avait là une vraie terra incognita. D’où l’idée d’aller jusqu’à la révélation d’une vraie formule de parfum. La méthode fut celle de tout le roman : j’ai travaillé étroitement avec un vrai créateur de parfums, Jean-Michel Duriez, en plus de mes propres recherches. Puis quelques autres nez pour diffracter le portrait et perdre l’empreinte (et donc l’emprise) du modèle.

Les femmes sont rares à la Série noire. Quelle méthode avez-vous utilisée pour ensorceler Aurélien Masson ?

Oh, une méthode très simple : le travail. Mon rêve a toujours été la Série Noire. Parce qu’elle vient de loin, qu’elle a vraiment une histoire. J’ai donc travaillé dur pour me mesurer à ce rêve. Quai des enfers fonctionne comme un piège : vous vous croyez installé en plein classicisme… et petit à petit, il se passe autre chose… Je n’avais jamais rencontré Aurélien Masson avant Quai des enfers. Mais j’attendais une vraie exigence éditoriale, presque une dureté. Je ne voulais pas être bercée.

Le coupable. Avez-vous le coupable en tête dès les premières lignes de l’écriture de ce roman ? Pensez-vous avoir laissé des indices pour que le lecteur devine durant la lecture qui est le tueur en série ?

Oui, le coupable est nécessairement posé dès le début, puisque le plan préside à l’écriture. Mais je laisse ce plan bouger en fonction de l’écoute des personnages. Plus vous vous enfoncez dans l’écriture, plus les personnages vous contaminent. Je cherche cette fusion : si je ne sens pas un personnage de l’intérieur, c’est raté.

D’où la nécessité, au début, de partir sur le terrain pour trouver des lanceurs : des modèles qui vont me donner envie d’aimer mes personnages. Quasiment tous les personnages de Quai des enfers ont ce terreau. Ensuite, je les enrichis, les subvertis, les tords, les déforme au tamis de l’imaginaire, mais je pars toujours de leur vérité, de leur couleur. Sans cet amour, même pour le plus cinglé des meurtriers, je serais dans une indifférence très mécanique, très plaquée.

Pour construire le meurtrier, j’ai provoqué le stade où sa propre souffrance viendrait m’ébranler. Je ne la tiens pas au bout du stylo, je la vis.

Bien sûr, je distille des indices, cela fait partie de l’huilerie du roman policier, mais je renverse aussi la boîte du puzzle. La vérité, dans un polar, est comme un poisson : couverte de mucus. Plus vous cherchez à l’attraper, plus elle se défile. C’est peut-être là sa portée idéologique. Pas de vérité qui tienne dans les mains.