J'ai pour le moins un sentiment mitigé sur la transformation de notre époque matérialiste

Qiu Xiaolong est né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père est la cible des révolutionnaires et lui-même est interdit de cours. Il écrit la célèbre série policière mettant en scène l’inspecteur Chen ainsi que les nouvelles du cycle de la Poussière Rouge. 

Vous êtes connu en France pour vos enquêtes de l’inspecteur Chen Cao. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce recueil de nouvelles ?

J’avais l’intention d’écrire des livres sur la société chinoise en transition avec toutes les questions et problèmes que cela inclut. Il s’est avéré qu’une série policière, plutôt axée sur l’humain, convenait particulièrement bien à cet objectif. Après tout, un officier de police se promène, frappe aux portes, peut consulter des dossiers qui ne sont pas facilement accessibles pour le citoyen lambda, et soulève des questions. C’est particulièrement le cas pour un flic qui réfléchit et qui ne se contente pas d’être un simple outil dans la résolution d’une affaire, mais essaie de chercher les circonstances sociologiques, politiques et culturelles au sein desquelles le crime se déroule.

Les conversations du soir sont-elles la base de littérature chinoise ?

Les conversations du soir ainsi que les histoires font sans aucun doute partie de la base de la littérature chinoise. Notamment de la littérature chinoise classique. La littérature des dynasties Ming et Qing peut être considérée comme le prolongement des histoires racontées au sein d’un quartier ou d’un village.

« Le feng shui de la cité est incomparable. » Pourriez-vous expliquer cette phrase à un occidental ?

Cela peut être difficile d’expliquer le feng shui à certains lecteurs. Pour résumer, peut-être d’une manière un peu trop simpliste, c’est l’emplacement spécial d’un endroit ou d’une chose avec l’énergie correspondante qui influence d’autres choses.
Dans les Nouvelles de la cité de la poussière rouge, les gens peuvent croire qu’à cause de son feng shui particulier, la petite allée peut générer des gens extraordinaires, et que les gens qui y vivent peuvent raconter de superbes histoires intemporelles.

« Nous n’avons rien du narrateur témoin. Nous interagissons avec le récit ». Quelle est la part de QIU Xialong dans ces nouvelles ?

C’est une bonne question. Il arrive parfois que la voix de l’auteur fusionne avec un « nous » collectif, la voix collective de l’allée à une époque particulière. Mais il n’est pas nécessaire d’identifier la voix de l’auteur dans tout cela. C’est impersonnel, avec une subtile interactivité au sein des différentes parties. Pour être plus spécifique, cela signifie que les conteurs de l’allée ne sont pas juste des narrateurs ordinaires. Parce qu’ils vivent dans cette allée, ils jouent aussi un rôle (bien qu’indirect), voire un personnage au sein des histoires. D’un autre côté, les histoires pourraient également avoir un impact subtil sur les conteurs, qui en tirent quelque chose, et qui plus tard, alors que les temps changent, pourraient également avoir une perspective différente à cause de ces histoires.

L’histoire de la Chine communiste est imprévisible mais visiblement toujours au détriment de l’individu, de la famille. Ai-je bien compris ?

Toujours au détriment de l’individu (et pour cette raison, de la famille aussi) si cela entre en conflit avec les intérêts du Parti. En Chine, les intérêts du Parti passent avant tout. Donc l’histoire peut être perçue comme un développement, bien qu’imprévisible.

Etes-vous comme Chen intransigeant face aux mutations de l’époque matérialiste ?

J’ai pour le moins un sentiment mitigé sur la transformation de notre époque matérialiste. En Chine, la transformation est d’autant plus choquante si l’on considère les années « prolétaires » de la Révolution Culturelle sous Mao. N’importe quelle nostalgie pour l’époque est choquante – simplement en termes de contraste. Dans cette dernière analyse, l’ère matérialiste chinoise peut également être perçue, entre autres, comme le résultat de la faillite du discours idéologique. Les gens ne croient plus en rien. Ils peuvent seulement saisir l’objet qu’ils ont entre les mains.

Vous écrivez sur Shanghai en vivant à présent aux Etats-Unis. N’est-ce pas trop difficile ?

Ça l’est, mais en même temps, cela inclut aussi des avantages inattendus. Premièrement, la distance me permet un regard plus panoramique. Dans mon cas, c’est également une sorte de double perspective : à la fois quelqu’un qui connaît les choses de l’intérieur (en tant que chinois), et de l’extérieur (résidant aux Etats-Unis), ce qui confère une sorte de tension à la narration.