En réalité, la véritable héroïne de mes romans, c’est Milan

Le Matériel du tueur

Gianni Biondillo, prolifique auteur-architecte milanais, est né en 1966 à Milan où il vit. Le Matériel du tueur, suite des aventures de l’inspecteur Ferraro, a obtenu le prestigieux prix Giorgio Scerbanenco au Festival noir de Courmayeur.

Le matériel du tueur est le quatrième opus de la série avec l’inspecteur Ferraro. Cette semaine, vous publiez même un 5ème opus en Italie. Comment un écrivain vit-il avec des personnages récurrents ?

J’ai publié 15 livres depuis que j’écris, dont 5 seulement avec le personnage de Ferraro ; il ne revient donc pas si souvent dans mes livres. En réalité, la véritable héroïne de mes romans, c’est Milan. Pas les personnages en chair et en os, mais la ville. Mon idée consiste à créer une fresque sociale, parfois avec des personnages récurrents, parfois avec de nouveaux personnages. Tous mes livres, les polars et les autres, sont intimement liés. Tenus ensemble par le paysage, physique et narratif.
Dans les romans italiens situés à Milan, on parle presque toujours de la bourgeoisie du centre, c’est tout à fait légitime, mais Milan, telle que je continue à la raconter, va bien au-delà de ça. Souvent on me dit « Tu racontes la ville qui est en train de changer », et moi je réponds : « C’est déjà arrivé, Milan est déjà une autre ville ». Parce que si tu dis que le changement est en cours, tu présupposes la possibilité de l’arrêter. Avec cette logique tu justifies la politique sécuritaire, alarmiste, raciste.
Avoir grandi à Quarto Oggiaro, un quartier difficile de la périphérie nord de Milan, a été de toute évidence déterminant pour moi. D’ailleurs je n’arrive pas à raconter des choses que je ne connais pas. Quand j’ai commencé mon premier roman, il m’a paru naturel de parler du quartier où j’ai grandi. D’autant plus qu’on le décrit souvent avec des lieux communs. S’il faut faire une scène où il se passe quelque chose de louche, on la situe à Quarto Oggiaro. Mais pourquoi ? Ce n’est quand même pas systématique, si tu dois faire un truc illégal à Milan, tu n’es peut-être pas obligé de faire ça à Quarto Oggiaro ! C’est un quartier difficile, c’est vrai, mais c’est aussi un quartier plein d’associations, d’initiatives, de belles personnes qui travaillent honnêtement. De nombreux jeunes sont même fiers de venir de ce quartier. Je sais que j’éprouve aussi une sorte de sentiment de revanche : je suis un enfant du sous-prolétariat urbain, j’ai des parents semi-analphabètes, et maintenant je me retrouve ici à répondre à une interview en français. Pas mal pour un type de Quarto Oggiaro, non ?

Un match de foot qui constitue la clé de l’énigme d’un roman, n’est-ce pas un passage obligé pour un auteur italien ?

En lisant le roman on découvre comment l’inspecteur Ferraro, en réalité, est le type le moins intéressé par le foot d’Italie. Là je me suis permis un certain degré d’autobiographie. L’obsession pour le sport, qui pourrait être une belle chose, mais qu’on réduit à un pur trafic, m’agace. C’est, si on veut faire un jeu de mots, une arme de distraction massive. La politique peut se permettre de faire les choses les plus abjectes, voler, bloquer une société tout entière, détruire le futur de millions de jeunes, ça n’a aucune importance : ce qui compte c’est que dimanche mon équipe gagne ! Nous sommes dans une logique de clan, pré-citoyenne, pré-démocratique, que nous devons absolument dépasser. Moi j’écris tout ça sur un ton ironique (le changement de rythme, du tragique au comique, du suspense à l’ironie), c’est caractéristique de mes livres. Ce n’est pas parce qu’on sourit qu’on dit des choses moins dures.

Il y a deux thèmes sociétaux dans ce roman : les gitans et l’Afrique avec le trafic des immigrés par la mafia. Sont-ce les deux problèmes majeurs de la société italienne aujourd’hui ?

Les thèmes sont variés : les Roms, l’immigration clandestine en provenance de l’Afrique, les conditions de détention, la criminalité organisée. Ce qui relie tout ce dont je parle est la logique des « sociétés fermées ». Même les gamins de Quarto Oggiaro, dans les souvenirs que raconte l’inspecteur Ferraro, s’inscrivent dans ce genre de logiques fermées, de clan, comme je le disais plus haut.
Je voulais écrire Le Matériel du tueur depuis des années, mais puisqu’il s’agissait de raconter un continent, l’Afrique, que je ne connaissais pas vraiment, sauf à travers des lieux communs, pendant longtemps je ne me suis pas senti capable de le faire. Puis plusieurs ONG m’ont demandé de témoigner sur leur travail en territoire africain. J’ai connu des endroits extrêmes, comme le camp des réfugiés du Darfour, et des décors, des histoires qui sont devenus la matière sur laquelle j’ai pu travailler, enfin, pour mon roman.
Comme pour les Roms. J’en ai parlé dans un de mes recueils d’articles, Metropoli per principianti (Métropole pour débutants, non traduit en français à ce jour), sorti en 2008. C’était une période où tout le monde se déchaînait contre les gitans, les « monstres » qui nous volent nos enfants. Alors je suis allé dans un camp rom à Milan, dans la via Idro, avec ma fille Laura, qui avait sept ans, pour voir s’ils me la volaient vraiment ! Evidemment, je plaisante, ils en ont bien assez, des enfants, ils n’ont certainement pas besoin d’aller voler ceux des autres ! Je me suis fait raconter leurs histoires, des histoires de gens qui ont peur. Ils ont une espérance de vie très basse, environ 48 ans, ils vivent dans des conditions d’hygiène et de santé terribles. Bien sûr, ils ont un système d’intégration et d’interaction compliqué, mais il n’est pas fixe et éternel. Tout est en train de changer, même leur mentalité. Nous nous les appelons « nomades », mais ce que j’ai visité est une communauté sédentaire, depuis des dizaines d’années. Ce sont des gens qui voudraient construire une vie différente, par exemple avec une ferme à retaper. Dire que ce sont des nomades est un mensonge.
Et puis les prisons, que je connais un peu pour des raisons familiales (oui, un ou deux parents à moi les ont fréquentées) et personnelles : ces derniers temps, je vais souvent rencontrer les détenus, j’ai visité une bonne partie des prisons de la Lombardie et du nord de l’Italie. Je vais parler d’écriture, d’histoires. Souvent, ça m’aide qu’ils sachent que je viens de Quarto Oggiaro. Ce n’est jamais moi qui l’évoque, mais ça arrive sur le tapis. Ça crée un lien. Il y a toujours quelqu’un, dans le fond, très suspect, qui ensuite s’avance de deux rangs et demande : « Quarto Oggiaro où ? Tu connais untel par hasard ? » Il tâte le terrain, en somme.
Quand tu parles avec eux, quand tu les regardes en face, tu comprends que les « méchants », les « coupables » restent malgré tout des personnes. Ça, on l’a complètement oublié. Nous devenons de plus en plus manichéens : il y a les bons et il y a les méchants, tout noir ou tout blanc. Et pourtant c’est mélangé, nous sommes mâtinés de bien et de mal… Et puis je reçois aussi des histoires, les leurs, et leurs tics, verbaux et non-verbaux. L’autobiographie agrammaticale, écrite par un détenu, qu’on trouve dans le roman, par exemple, est authentique. Celui qui me l’avait donnée me disait que sa vie était un roman. Maintenant, il est mort, mais j’ai tenu ma promesse de le faire publier, d’une manière ou d’une autre !

Quel intérêt portez-vous à l’intrigue ? Est-ce un élément déterminant de votre écriture ?

Quand on me dit que je suis un écrivain de polars je réponds qu’en réalité je suis un écrivain de voyages. Tous mes livres, roman, essai, etc, sont en substance des voyages. D’ailleurs, le voyage est la métaphore littéraire par antonomase, quand on y pense. Depuis le pèlerinage d’Ulysse, nous n’avons rien raconté d’autre.
Il y a beaucoup de façons de voyager : il y a ceux qui ne s’intéressent qu’à la destination et au parfait fonctionnement des moyens de transport pour l’atteindre. Ce sont des écrivains obsédés par le coup de théâtre, par les mécanismes, par la cause et l’effet, où l’écriture est fonctionnelle, sèche, incolore. Pure intrigue.
Et puis il y a les écrivains comme moi. Qui ne s’intéressent pas à l’objectif, mais au paysage. Donc, tout devient important, impondérable. Le mystère du voyage réside aussi dans les rencontres inattendues, dans la possibilité de se perdre, de dévier. D’ « apprendre » chemin faisant.
Moi, en résumé, je donne de l’importance à l’intrigue (je veux savoir d’où je pars, et où j’arrive), mais j’en donne autant, sinon plus, au voyage. C’est-à-dire à comment j’arrive à restituer le voyage à travers l’écriture.

Il y a de très belles pages sur Milan dans ce roman qui a décroché le prix Scerbanenco, auteur qui écrivait aussi sur cette ville.
Quelles sont les sources qui vous influencent le plus : des auteurs comme Scerbanenco ou la ville, la vie en Italie ?

La littérature, à cause de son besoin impérieux de raconter, a toujours eu un regard particulier, peu consensuel, sur la ville. Surtout à l’égard des histoires oubliées ou marginales. Elle leur a donné une dignité, elle les a inscrites dans la mémoire. Et c’est pour ça que souvent nous connaissons, ou que nous pouvons nous faire une idée d’un lieu, même si nous ne l’avons jamais visité : grâce au regard des écrivains, qui ne s’isolent pas dans une tour d’ivoire mais regardent à hauteur d’homme.
Je dois peut-être expliquer un peu mieux mon obsession pour la ville. Je suis architecte de formation. La littérature et l’architecture ont beaucoup plus de points communs que ce qu’on pense d’ordinaire, mais, pourtant, il y a une différence substantielle : l’architecture crée le réel, elle le projette et le construit. C’est dans sa nature de se trouver au centre du pouvoir constitué. La littérature, au contraire, vit dans une position de distance critique à l’égard du pouvoir. Ce qui la place dans une position de conscience collective, de pensée critique sociale fondamentale, même à l’égard des travailleurs de l’architecture, qui devraient écouter un peu plus les voix critiques, pour mieux travailler sur le tissu urbain.
A vrai dire je ne connaissais Scerbanenco que de réputation, je n’ai commencé à le lire qu’après avoir commencé à publier. Je n’ai jamais été un lecteur acharné de « romans de genre ». J’ai toujours cherché à lire de « beaux romans », sans me soucier du genre. Parmi ceux-là j’ai beaucoup aimé Raymond Chandler, par exemple. Mais mes références de jeunesse étaient différentes : Pier Paolo Pasolini, pour son regard social, Carlo Emilio Gadda, pour le soin maniaque de l’écriture, etc. J’ai aussi une passion fanatique pour Marcel Proust. Je suis un lecteur omnivore, sans préjugés.
Même si j’ai beaucoup de respect pour la littérature de genre, je ne crois pas pour autant qu’elle soit plus que d’autres en mesure de raconter le monde contemporain. Elle l’a fait, ces dernières années, parce qu’elle s’est sentie investie d’un rôle qu’elle n’avait pas forcément à assumer. C’est vrai : pour raconter une Italie en mutation, les autres forme d’écriture manquaient à l’appel, trop occupées par l’onanisme scribatoire et, entre autres, la nature du noir – péripatétique, cheminant, rempli de rencontres et d’histoires de marginalité extrême, où tous les nerfs sont à vif, visibles – se prêtait bien à la besogne. Mais tous les types d’écriture peuvent évoquer la contemporanéité, même les plus intimistes, les plus lyriques. Il suffit que ce soient de bonnes écritures, indépendamment du genre. Et honnêtes. Parce que la réalité, de toute façon, est difficile à approcher pour la littérature. Tout ce qu’elle peut faire c’est la pourchasser, la suivre. La vie, de son côté, reste toujours insaisissable.

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Pour un majestueux roman noir dans la tourmente sociale italienne.

Rien ici ne révolutionne le genre. Aucune des qualités de ce roman enthousiasmant n’est absolument nouvelle. C’est l’ensemble qui met en joie et fait réfléchir.