J’ai toujours espéré avoir un jour la possibilité d’écrire sur cette guerre

Au revoir là-haut

De Travail soigné à Sacrifices, en passant par Robe de mariée, Pierre Lemaitre s’est imposé comme un des grands noms du roman noir français, prix du Polar européen du Point, prix Polar des lecteurs du Livre de poche, prix du Meilleur polar francophone. Avec Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue de la première guerre mondiale avec un talent et une maîtrise impressionnants.

Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire sur l’après 14-18 ?

J’ai autrefois (j’avais 17 ans) été bouleversé par les grands romans de la guerre : Dorgelès, Genevoix, Barbusse notamment. J’ai dû m’identifier à ces jeunes hommes, à cette  « génération perdue ». J’ai toujours espéré avoir un jour la possibilité d’écrire sur cette guerre. Lorsque j’ai enfin pu m’y atteler, j’ai trouvé dans l’après-guerre une manière, j’espère émouvante de parler de ces héros oubliés qui doit correspondre à l’émotion que j’ai ressenti jeune lecteur pour leur destinée tragique.

Il y a plusieurs  duels dans ce roman : entre un père et un fils, entre deux militaires que tout oppose, entre une vision comptable et une autre artistique, entre un fonctionnaire et un entrepreneur véreux, entre une femme et son mari… Vous mettez toujours en scène de sacrés caractères. Il ne fait pas bon d’être faible dans vos romans, non ?

Dans la vie non plus.

En fait, je n’écris guère que sur les faibles ou sur les faiblesses. Il me semble que les oppositions que vous proposez, très justes, illustrent différentes manières de considérer la lutte des faibles non contre les forts mais contre le destin auquel ils semblent promis.

Dans les remerciements à la fin d’Au revoir là-­haut, vous reconnaissez des emprunts à de nombreux auteurs. Dans Travail soigné, si j’ai bonne mémoire, vous aviez d’ailleurs repris en épigraphe une phrase de Roland Barthes :  « un écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets ». Écrire, est-­ce avant tout amalgamer ?

Je ne dirais pas que la littérature c’est  « faire du neuf avec du vieux » mais, au delà de la question de l’imagination ou de l’imaginaire – qui est un débat sans fonds – je suis toujours frappé de la manière dont les choses m’arrivent lorsque je travaille sur un roman. Parfois, je cherche d’où ça vient, cette expression, cette image, cette silhouette. Si j’y consacre assez de temps (et si j’ai de la chance) je retrouve tôt ou tard dans cette expression de « perroquet mouillé » une expression qui m’avait frappée dans Stephen Crane, dans cette image, la tête d’un cheval croquée par Léonard de Vinci pour une statue équestre et qui m’avait marquée lors d’une exposition, dans cette silhouette de Merlin le personnage de Guilloux auquel, j’espère, je rends un hommage respectueux et admiratif.

En France, nous aimons bien classer les livres dans des genres bien balisés. Sur votre fiche Wikipédia, il est déjà mentionné qu’avec Au revoir là-­haut,  « vous marquez, dans votre oeuvre, un important changement puisque vous délaissez cette fois le genre policier ». Or j’ai l’impression d’avoir lu à nouveau un excellent roman de Pierre Lemaitre, avec toujours cette même formidable capacité à entraîner les lecteurs dans des histoires hors normes, mais aussi dans les angoisses et les doutes de l’auteur. Suis-je encore à côté de la norme ?

D’abord, n’accordez à Wikipédia qu’une confiance… très mesurée. Reste que c’est objectivement un changement important que passer du policier à la littérature générale. Non seulement parce qu’on touche d’autres lecteurs mais aussi parce que la considération dont vous bénéficiez n’est pas la même non plus. (Vous étiez un auteur, vous devenez un écrivain). Pour autant, j’ai l’impression de rester fidèle à une certaine manière de concevoir mon travail de romancier, de n’être pas un écrivain différent, seulement un peu plus expérimenté. J’ai essayé de conserver dans la  blanche ce qui dans la noire est le plus gratifiant pour le lecteur.

Lus sur le Web (10 articles)


Télérama : Au revoir là-haut (18 septembre 2013)

Arnaques, vengeances et impostures : Au revoir là-haut est une oeuvre à la fois picaresque et politique, où l'on entend des accents de Roland Dorgelès et Jean Meckert.

La guerre est une extravagance du commerce, avec cet avantage, magistral quand il est servi avec une telle fougue, une telle invention, qu'on n'y voit, précisément, que du feu.

Accrochez-vous bien pour le trafic des cercueils, les relevailles, les échanges de corps et les balades dans les cimetières militaires. Ne soyez pas trop en rage pour le trafic des monuments aux morts. Le premier fut vrai. Le second est inventé par l’auteur.