Un narrateur amnésique et un présumé coupable amnésique

Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet

Après Les falsificateurs “Antoine Bello nous propose là un petit livre fort réjouissant dont le ton léger et humoristique cache une trame narrative plus profonde et à multiples facettes.”

Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet est-ce un roman autobiographique, Claude Brunet – l’assassin présumé – et Achille Dunot – l’enquêteur – étant deux faces d’Antoine Bello, l’une représentant l’écrivain machiavélique, l’autre le script – votre métier – qui donne tout à son entreprise jusqu’à oublier ses proches ?

Quelle question indiscrète ! Il y a un peu de moi dans chacun de mes personnages. J’ai parfois l’impression que j’écris justement pour explorer les différentes facettes de ma personnalité, même si le lecteur ne s’en rend pas compte (et n’a d’ailleurs pas à s’en rendre compte). Dans Emilie Brunet, je me suis identifié aux trois personnages principaux : à Achille Dunot, l’enquêteur qui se débat avec les mots ; à Brunet, ce monstre de rationnalité ; à Emilie Brunet enfin et à son besoin d’absolu. C’était déjà la même chose dans Les falsificateurs, où j’étais Sliv, mais aussi Gunnar, Youssef, Maga, etc.

Le narrateur est amnésique. Le présumé coupable serait amnésique. Est-ce simplement pour pimenter l’intrigue ?

La symétrie entre la condition de Dunot et celle de Brunet est naturellement délibérée. C’est une façon supplémentaire de souligner que dans ce jeu de chat et de souris, on ne sait jamais très bien qui est le chat et qui est la souris. Je tenais par ailleurs à exprimer une notion qui m’est chère, à savoir l’indécidabilité du roman. On ne sait pas ce qui se passe à la fin de mon roman. Pire (ou mieux selon le point de vue d’où on se place), on ne PEUT pas savoir ce qui se passe car personne n’en a de souvenirs. C’est ici que le personnage d’Ariadne Oliver prend son importance : quand on est impuissant à découvrir la vérité, il faut l’inventer, faire acte de création.

Agatha Christie n’est-elle pas en fait l’auteure d’_Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet_ ? :-) Quels autres romans d’Agatha Christie nous conseillez-vous ?

Non, je ne crois pas qu’Agatha aurait pu (ou plutôt souhaité) écrire ce roman. Trop compliqué, trop littéraire. Mais je pense que les personnalités de Brunet et d’Emilie l’auraient intéressée. C’est dommage qu’il ait fallu attendre la mort d’Agatha pour réaliser l’importance de sa contribution à la théorie littéraire. J’ai mentionné tous mes romans préférés dans le livre : Le couteau sur la nuque, ABC contre Poirot, Poirot quitte la scène, Poirot joue le jeu, La nuit qui ne finit pas, Le meurtre de Roger Ackroyd. J’aurais pu ajouter Mort sur le Nil, le Crime de l’Orient-Express, Dix petits nègres, L’heure zéro et bien d’autres encore.

Il y a de multiples niveaux de lecture de votre roman que, lecteur lambda – incapable de détecter une détectande dans une intrigue -, je ne sais tous repérer. Multiplier les scénarios à l’infini, c’est votre “truc”, non ?

Oui, j’aime multiplier les niveaux de lecture dans mes livres. Avec celui-ci, j’ai essayé de créer une œuvre circulaire, qu’on peut relire indéfiniment en scrutant chaque mot et en établissant chaque fois de nouveaux parallèles (par exemple entre la chasse à courre et l’enquête, entre la télépathie à laquelle s’adonne Emilie et son amant et la manipulation mentale dans laquelle on peut imaginer que Brunet excelle, etc.). Je me suis par ailleurs amusé à semer de très nombreuses références à l’œuvre de Poe – le véritable père de la littérature policière – dans mon texte. Je défie un spécialiste de Poe de les débusquer toutes à la première lecture !

Ne pourrait-on pas aussi ranger Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet dans le rayon thèse sur le roman à énigme ?

Non, Emilie Brunet n’est pas une thèse sur le roman à énigme, plutôt une réflexion ou une variation sur les codes du roman policier, que j’ai presque tous inversés. Il n’y a pas de cadavre, mon enquêteur est handicapé par son amnésie, il n’existe qu’un seul suspect qui a tous les mobiles, aucun alibi et fait grand étalage (quel comble !) de ses remarquables petites cellules grises, etc.

Votre narrateur est très précis dans le choix des mots. C’est un exemple pour moi qui part en vrille à la moindre difficulté syntaxique.

Le drame de Dunot, c’est qu’il a beau être précis dans le choix de ses mots, il est conscient en écrivant – et encore plus en se relisant – que sa pensée lui échappe, que sitôt qu’elles touchent le papier, ses idées perdent de leur clarté. Le langage est au coeur de l’oeuvre d’Agatha Christie. Son détective, Hercule Poirot, enquête à travers la parole et pourtant Hastings, son fidèle compagnon, ne manque pas une occasion de souligner qu’il parle un anglais médiocre, avec un fort accent belge. Ariadne Oliver, qui, quand elle ne pourchasse pas des assassins, écrit des romans est à l’évidence encore plus rompue au maniement des mots. Il est pourtant intéressant de noter que le premier détective littéraire (Dupin, le personnage de Poe) est à la fois mathématicien et poète, comme si la poésie ouvrait plus de portes que la raison.