30 raisons pour et 29 970 contre

Le Cycliste de Tchernobyl

Javier SEBASTIAN est né à Saragosse en 1962. Auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, il vit à Barcelone. Le Cycliste de Tchernobyl a obtenu le prix Cálamo 2011 en Espagne et a été traduit en allemand, italien, néerlandais.

Que représente Vassili Nesterenko pour vous ?

Le professeur Nesterenko est pour moi le symbole de l’homme courageux. Il pratique une éthique de la générosité qui en Occident paraît limitée à des vies anonymes, mineures, domestiques. Nesterenko s’est engagé dans l’accompagnement des victimes de la catastrophe de Tchernobyl en créant le BELRAD, un institut indépendant d’étude et d’assistance aux victimes, qui existe encore aujourd’hui. Cet engagement résulte d’un changement d’opinion quant au travail auquel il s’était consacré toute sa vie, ce qui le rend doublement courageux ; pour résoudre cette opposition, il est conduit à une rectification radicale : alors qu’il est l’un des plus grands experts en énergie nucléaire de l’Union Soviétique, il reconnaît après la catastrophe à quel point cette technologie peut être nuisible, perverse, incontrôlable. Nombreux sont les écrivains qui, au mitan de leur vie, déclarent que tout ce qu’ils ont écrit est stérile et nocif, inutile, un échec, et qui par conséquent, à partir de ce moment, passent leur vie à « désécrire ». Nesterenko est, en ce sens, un homme courageux, qui change sa vie pour sauver la vie des autres.

Vous êtes-vous beaucoup documenté ? Par exemple, avez-vous été à Pripiat ?

Pour l’écriture du Cycliste de Tchernobyl, j’ai parlé avec des gens qui ont vécu là-bas, et consulté de nombreux documents – les articles d’Alison Katz dans Le Monde Diplomatique, les études d’Alla Iarochinskaïa, les protocoles secrets qu’elle a pu subtiliser au Kremlin, et qu’elle a ensuite publiés dans The forbidden truth, les études de Tetsuji Imanaka, de l’université de Kyoto, les calculs de Rosalie Bertell, de l’International Institute of Concern for Public Health, les rapports officiels de l’ONU et de l’AIEA, les magnifiques livres documentaires de Wladimir Tchertkoff, Galia Ackerman et Svetlana Alexeievitch, les enquêtes sur le CBLB502 du docteur Andreï V. Goudkov, de l’Institut Lerner (Cleveland, Ohio) ; les conclusions du European Committee on Radiation Risk, le dernier livre du professeur Vassili Nesterenko, écrit avec son fils Alexeï et le scientifique V. Iavlokov : Tchernobyl, conséquences de la catastrophe pour l’homme et la nature.

Mes recherches ont été exhaustives, mais, au-delà de tout cela, j’ai écrit un livre de fiction romanesque, dans lequel j’ai tenté d’être au plus près des souffrances des personnages autant que du bonheur qu’en dépit de tout ils peuvent éprouver dans un lieu comme Pripiat. C’est comme si l’être humain était condamné à tomber amoureux, à rire, à chanter, à partager la peine de ceux qui l’entourent, mais aussi à tenter d’être heureux. L’être humain est condamné à survivre, c’est sa grandeur. Et Le Cycliste de Tchernobyl est une célébration de la joie d’être vivant.

Vous avez imaginé une intrigue qui mélange la fiction et les documents. La conférence sur l’unité kilo n’est-elle que fortuite ? Pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’écriture de ce roman ?

Un des défis de ce roman consistait à faire tenir en équilibre le document et la fiction, de manière ce que l’un et l’autre ne soient pas dans une confrontation, mais qu’ils collaborent à la construction d’un texte crédible, émouvant, littéraire. Moi-même j’ai fini par aimer beaucoup mes personnages, j’étais ému par leur faiblesse et leur insignifiance : un voisin de Pripiat très orgueilleux qui accroche toujours une fleur au revers de sa veste, une femme qui souffre parce qu’elle a laissé le robinet ouvert le jour de l’évacuation, une magicienne qui court les champs persuadée qu’elle est capable d’éliminer le Strontium-90, une femme morte qui prie son mari d’allumer la lumière, et lui répond qu’à la fin il en a marre qu’elle lui demande ça, parce qu’elle est morte, et pourquoi elle voudrait de la lumière alors, une vieille dame qui sème des oignons sur la tombe de son gendre. Des personnages comme Laurenti Bakhtiarov, qui chante du Demis Roussos dans le hall du ciné-théâtre Prometeus, les sœurs Zorina, qui sont réelles et avec lesquelles je me suis entretenu une fois… Et enfin, un homme qui surgit, monté sur une vieille bicyclette, et qui fait des tours dans la ville de Pripiat – Vassili Nesterenko, le Cycliste de Tchernobyl.

L’histoire de la Conférence des Poids et des Mesures vient de mon précédent roman, Veinte semanas (Vingt semaines, non traduit en français), où l’un des personnages était commissaire de l’Unité Kilo. J’aime bien que mes personnages sautent d’un roman à l’autre, cela les rend indépendants à mes propos.

L’Europe a échappé à 2 jours près à une catastrophe majeure. Sans l’intervention des liquidateurs pour évacuer l’eau sous la centrale, il y aurait eu une explosion nucléaire. Depuis, il y a eu Fukushima. Et l’indifférence a repris son cours. Qu’en pensez-vous ?

C’est comme si actuellement on trouvait dans une grotte des résidus nucléaires dangereux, qu’une supposée civilisation d’il y a 30 000 ans a utilisés pour se chauffer pendant 30 hivers. C’est-à-dire, 30 raisons pour et 29 970 contre. Sans compter que ces 30 raisons pour ne bénéficient qu’à un nombre très limité d’individus, alors que les 29 970 contre affectent presque la totalité des individus de la planète. Nous partons du principe que notre mort devrait arriver à très court terme, et cela nous transforme en une espèce très dangereuse. Ces jours-ci, nous apprenons que la catastrophe de Fukushima est plus grave que ce qu’on pensait, avec des tonnes d’eau contaminée qui se déversent tous les jours dans la mer. Que pouvons-nous faire ? Les ingénieurs, trouver des solutions techniques, on parle même de congeler la terre qui entoure la centrale. Les écrivains, raconter.

Chacun participe selon ses propres codes. L’oubli et le silence, c’est la mort. Se résigner, c’est encore la mort. En ce sens, la lecture nous sauve. En ce sens, et dans tous les sens. Au moins tant que nous sommes vivants.

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Un texte sombre, désespéré et humain, une grande réussite.

Un roman sinistrement magnifique à la construction impeccable : elle ne tombe jamais, jamais, dans la facilité. Ni larmoyant, ni scientifique, ni page-turner, Le Cycliste de Tchernobyl crie une vérité tue bien trop souvent.

Tous ces sujets, Javier Sebastián arrive non seulement à les évoquer sans mâcher ses mots, mais surtout à les incarner.