Elle, toujours en avance sur moi

Un voyage humain

“En ramassant son récit sur l’essentiel, Marc Pautrel réussit à faire de son roman une œuvre sincère sur une épreuve douloureuse.”

Pourquoi ce sujet ? Pourquoi un narrateur masculin ?

Je n’ai pas choisi ce sujet. Il se trouve que c’est un sujet que j’ai approché de très près dans la vie réelle, puis je l’ai oublié, je l’ai chassé de mon esprit. Mais un jour, un détail m’est revenu : la carte postale reçue, le geste inattendu de la compagne du narrateur qui envoie cette carte, à l’improviste, alors que lui est en déplacement, loin d’elle. Et immédiatement, j’ai vu apparaître toute l’histoire, tout m’est revenu en tête, tous les moments saillants, les anecdotes, tout jusqu’à la chute, que le lecteur découvrira. Le sujet s’est imposé à moi, donc, et ensuite j’ai eu la chance de pouvoir mener à bien l’écriture du texte. D’une certaine façon, c’est ça qui créé l’actualité éditoriale : quand l’écrivain parvient à transformer un sentiment personnel, une urgence d’écriture, en texte cohérent et communicable universellement.

Le narrateur est en effet masculin, d’abord parce que je suis un homme, mais aussi parce que je voulais centrer le texte sur la perception physique que peut avoir un homme de l’expérience de la grossesse : par définition, il en est exclu, il est extérieur, seule la femme vit la grossesse et sait, et déjà elle est la première à savoir quand elle est enceinte, comme le narrateur dit à un moment « elle, toujours en avance sur moi ».

Je n’ai pas cherché dans les bibliothèques, mais j’ai l’impression que le point de vue masculin a été rarement exprimé, surtout au sujet de la période et des circonstances qui sont celles de cette histoire, c’est-à-dire pas du point de vue de la filiation et de la naissance, mais juste avant : la conception, la grossesse, et tout ce qui s’ensuit. Je me suis tenu au plus près de la sensation de l’homme, y compris dans l’incommunicabilité entre l’homme et la femme, dans cette impossibilité de franchir par la parole la barrière que dressent les corps. Cette barrière entre les corps, par ailleurs, que la littérature permet de sauter et qui fait que, si ça fonctionne comme en tant qu’écrivain je le souhaitais, les lecteurs pourront accéder à des sentiments, des sensations, des perceptions en eux, que seule la littérature permet de produire, et si l’art devait avoir une fonction, ce dont je doute un peu, ce serait peut-être celle-ci : faire ressentir à son propre corps, grâce à la lecture, les sensations d’un autre corps.

Pourquoi avoir choisi ce titre Un voyage humain ?

Le narrateur dit à un moment qu’il est « épuisé par ce voyage humain », il a l’impression d’avoir fait un aller-retour express entre deux points extrêmes, comme quand on prend l’avion et qu’on traverse l’Europe en cent-vingt minutes. Je décris dans ce livre une sorte de décompensation, le narrateur qui vivait au purgatoire se retrouve soudain au paradis, puis aussitôt après en enfer, avant de décider de revenir au purgatoire, ce qui signifie tout de même un sacré voyage, d’un bout à l’autre du spectre, et un voyage au cœur de la condition d’homme, d’être vivant qui pense sa reproduction, sa naissance et sa mort.

Et si il n’y avait plus que des cartes postales dématérialisées ?

Justement, il y a une phrase, qui a été d’ailleurs remarquée très vite par certains lecteurs à l’esprit affuté, qui interroge la question du support numérique. Le narrateur préfère répondre à la lettre par un courrier postal plutôt que par un texto ou par un mail. Il dit : « Les choses vraiment importantes méritent d’être inscrites sur leur propre support ». Je suis évidemment favorable au numérique et grand utilisateur de la lecture sur ordinateur avec Internet, ou sur iPhone quand je lis La mer de Michelet dans le tramway, mais je sais aussi que certaines phrases sont éminemment précieuses et méritent une exposition solennelle avec un support permanent, qu’il soit en papier, en papyrus, en bambou, ou en terre cuite. Comme le dit l’expression, on grave dans le marbre les mots vraiment importants, qu’ils soient privés, comme la carte postale dans ce roman, ou qu’ils soient destinés à tous, comme la littérature, ou les grands textes juridiques comme les déclarations des droits de l’homme. C’est pour cette raison que les livres sacrés, les Torah, les Corans, les Évangiles, sont enluminés, calligraphiés, reliés, conservés dans des endroits protégés. Pour répondre à votre question, si vraiment, un jour, il n’y avait plus que des cartes postales dématérialisés, alors dans la scène inaugural du livre il faudrait soit envoyer un objet, soit se déplacer soi.

Savoir dire “je ne sais pas” n’est-ce aussi fort que dire je veux être père ?

Dire je ne sais pas c’est être lucide, être dans la réalité et se mettre en accord avec les événements, alors que dire je veux être père ne mène pas à grand chose puisque c’est un vœu qui sera limité par les événements, je veux dire : inutile de vouloir trop fort quelque chose sur lequel on n’a pas de prise, pas de pouvoir.

Est-ce que cela a une signification particulière d’être publié dans la collection L’Infini ?

Oui, être publié chez Gallimard dans la collection L’Infini est un grand honneur pour moi parce que je côtoie au catalogue des gens comme Philippe Forest, Yannick Haenel, Bernard Lamarche-Vadel, qui sont des écrivains pour qui j’ai un immense respect. Et surtout, je suis édité par le directeur de cette collection, Philippe Sollers, qui est un des quatre ou cinq écrivains vivants que j’admire le plus, et qui a comme lecteur une compréhension profonde de mon travail, y compris dans les refus de manuscrits qu’il a pu me faire dans le passé dans l’attente de ceux qui sont devenus ensuite les deux livres qu’il a publié de moi dans sa collection. J’ajoute qu’il est difficile de trouver un plus beau titre de collection que L’Infini…

Quand vous écrivez, qu’est-ce qui compte le plus pour vous ?

Ce qui compte le plus pour moi quand j’écris, c’est ne pas perdre de vue la destination. Ça signifie rester totalement concentré sur le cœur du texte, et donc le style, et donc la sensation. Écrire, c’est juste faire tomber la totalité des barrières entre la sensation et la rédaction, penser directement à l’intérieur de la grammaire. Ça n’arrive presque jamais, donc chaque livre achevé est un miracle, et on n’est jamais sûr qu’on pourra réussir à en écrire un autre. Mais bon, on travaille, on travaille, on cherche des silex, on les frotte, encore et encore, on ramasse du petit bois, on souffle sur les minuscules flammèches pour les attiser, puis on essaie d’alimenter le feu. Le temps passé à écrire par rapport au résultat produit est une véritable aberration économique et sociologique, et peut-être artistique, mais si le livre qui en découle produit chez quelques lecteurs une véritable émotion, alors l’effort n’aura pas été vain.

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"Un voyage humain" de Marc Pautrel, chez Gallimard/L'Infini – et vente à prime (illégale) chez Bibliosurf - auteurs & littérature / Bernard Strainchamps, bibliosurf, Marc Pautrel