En matière de polar rural, la France reste assez paresseuse, alors qu'elle a initiée le genre avec Marcel Aymé en 1929, aux côtés de Faulkner ou Caldwell

Action-suspense : Perric Guittaut détaille avec soin les réalités rurales, qui participe à l’intrigue criminelle, et sait faire monter la tension. Un très bel exemple du roman noir français de notre époque.

Quelles sont les connaissances du milieu que vous décrivez. Etes-vous chasseur ?

Cela fait maintenant quinze années que je chasse, plus ou moins régulièrement selon les obligations familiales ou personnelles. Maintenant que mes filles vont à l’école primaire et que j’ai arrêté le sport, la chasse est devenue mon second loisir avec la lecture. C’est un milieu que je connais très bien, surtout celui des chasses communales, des chasseurs du village. A l’opposé, l’industrie du loisir de la chasse privée pour les privilégiés ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’aime dans la chasse, c’est son enracinement et son appel à la vieille âme paysanne des ruraux. Les citadins ne comprennent pas le « rapport à la Nature » qu’évoquent les chasseurs, et croient à un mensonge pour se déculpabiliser. C’est peut-être vrai pour le consommateur de prestations privées à 3 000 euros la saison de chasse, qui vient de la ville avec son 4×4 flambant neuf en habit de tyrolien, mais pour le chasseur du village dont l’arrière-grand père chassait déjà dans les mêmes bois communaux, avec des histoires de chasse qui ont traversé les générations et dont le lieux peuvent être appréhendés, il existe bien un lien charnel et mystique à l’environnement et à sa pratique.

On connait tous des secrets de famille et des rivalités entre voisins, même en ville. Mais on n’a pas idée d’écrire un roman pareil. Qu’est-ce qui vous a qui a conduit à écrire « La fille de la pluie » ?

La fille de la pluie n’est pas pour moi un roman sur les rivalités de voisinage ou les secrets de famille. C’est avant tout l’histoire d’une addiction, de la faiblesse d’un homme et de sa lente auto-destruction programmée, et où les rivalités et les secrets ne sont que les détonateurs du destin. C’est la trajectoire tragique d’un homme ayant raté sa vie et incapable d’en changer le cours funeste lorsque une jeune femme mystérieuse lui propose les clefs de sa libération personnelle.

Je n’ai pas eu le temps de réfléchir à mes motivations car le temps me pressait. Je me suis lancé dans l’écriture sans notes préalable et avec un rythme de travail qui m’interdisait de m’attarder en chemin. Ce fut pénible et consommateur d’énergie sur le moment mais au final c’est un roman assez intense parce qu’il vient du profond, de l’inconscient collectif. Il y a des références dans ce roman que je n’ai comprises qu’après sa rédaction. Je voulais aussi écrire sur la chasse et les chasseurs, une passion qui me tient à coeur et qui est souvent victime de préjugés et de clichés.

Même si les relations humaines sont similaires en ville, je pense qu’une grande partie de la force du roman vient de la présence de la vieille forêt, de l’histoire des lieux, des mythes ruraux, des restes de l’âme antique. Morgane n’est pas que l’agent du destin pour Hughes, c’est aussi une réincarnation de la Morrigane celtique.

Vous avez choisi de minuter l’intrigue. Qu’apporte ces précisions horaires ?

C’est un héritage de mon premier roman. Un tic d’écriture, sans doute ! …et aussi un moyen technique pour concrétiser la tension dans les passages où celle-ci est requise.

Sauf erreur de notre part, c’est votre premier roman. Et il est très crédible. Comment êtes-vous venu à publier directement à la Série noire ?

Mon premier roman, Beyrouth-sur-Loire, a été publié en 2010 chez un « petit » éditeur, disparu depuis (avec mes droits d’auteur !), à qui j’avais envoyé mon manuscrit par mail. C’était un polar urbain hardboiled, à l’ancienne, avec un personnage de flic maronite solitaire et monolithique, en butte à la libanisation des banlieues dites défavorisées. Très mal édité, il m’a tout de même valu quelques recensions dans la presse nationale qui ont permis la vente du tirage et un début de reconnaissance dans les milieux intellectuels “de droite”, tandis que le petit monde du polar, très à gauche, faisait comme si je n’existais pas, probablement à cause de deux ou trois vérités sur les « quartiers » qu’ils ne voulaient pas voir publiées et que mon passé d’ancien animateur social rendaient difficilement contestables.

Aurélien Masson, toujours à l’affût de choses nouvelles dans le polar français, a lu ce premier roman et sa suite, sans la trouver suffisamment novatrice pour l’éditer. Il m’a ensuite proposé un contrat à la Série Noire pour un autre manuscrit, un polar gothique. Celui-ci s’est révélé une impasse mais La fille de la pluie est finalement née de cette collaboration, elle a jailli de la contrainte comme un esprit de la forêt, et nous en sommes tous les deux très fiers. Bien sûr, c’est un honneur d’être publié chez Gallimard pour mon second roman, mais j’avoue que je ne réalise pas bien, et c’est le fruit de tant de travail acharné en plus de mon emploi dans l’industrie et de mes obligations familiales que cela ne me semble pas anormal, en fait.

Passé le premier chapitre, j’ai vécu des sensations qui m’ont rappelé la lecture de Country blues de Claude Bathany. C’est un roman dérangeant qui prend aux tripes Avez-vous été influencé par quelques auteurs ?

En matière de polar rural, la France reste assez paresseuse, alors qu’elle a initiée le genre avec Marcel Aymé en 1929, aux côtés de Faulkner ou Caldwell, excusez du peu. Les américains écrivent selon trois grands axes : le roman sudiste gothique, féroce et extravagant, auquel semble se référencer Country Blues, le backwoods noir poisseux et violent de James Cain ou de Charles Williams, et le roman des grands espaces, de l’esprit pionnier, où Tony Hillermann reste un des maîtres incontestés.

La fille de la pluie s’inscrit dans le genre backwoods, celui des sous-bois inquiétants, où a excellé Pierre Pelot chez nous avec La Forêt muette. Le titre de mon roman est un hommage à Charles Williams, dont les trois premiers romans contenaient le mot « fille » dans leur titre en VO.

Ce que j’ai voulu, c’est surtout me démarquer du navrant 1275 âmes de Jim Thompson, ou encore des fièvres marécageuses du sud gothique. La campagne n’est pas qu’un repaire de bouseux attardés couchant avec leur soeur et collectionnant les animaux morts au fond de leur cabane, d’où mon clin d’oeil avec le lien caché entre Sébastien et Morgane en guise de contrepied.

Hippolyte est un vieil homme dont la grande aventure aura été de servir dans les commandos de marine pendant son service militaire, et qui remâche un chagrin d’amour mal cicatrisé entre deux verres de gnôle et un paquet de Gitanes. Sébastien est un jeune homme passionné de chasse et de ball-trap, mais il aime les belles voitures, sortir en boîte et a un smartphone comme tous ceux de son âge. Sa mère, désormais veuve, est agricultrice, mais elle espère trouver un compagnon honnête et un homme dans son lit grâce aux réseaux sociaux. Ce n’est pas une galerie de monstres inquiétants ou anormaux, ils sont comme vous et moi, sauf qu’ils vivent dans un milieu de fermes isolées à flanc de collines boisées, où l’histoire locale est une composante majeure de leur vie et de tous ceux qui les entourent. Ignorer ce fait, c’est courir à sa perte.