Si le lecteur «voit» le lieu (comme il «entend» les personnages), alors il croira plus facilement à ce qui s'y déroule

Une maison de fumée

François Lévesque est critique de cinéma québécois et auteur de romans fantastiques et de polars.

Un policier qui revient sur les terres où sa mère est morte, c’est un thème moult fois traité dans le polar presqu’autant que celui des tueurs en série. Qu’avez-vous cherché avec « Une maison de fumée » ?

Certes mais, comme on dit, tout est dans la manière, dans le traitement. Le même sujet et les mêmes thèmes, traités par deux auteurs différents, engendreront deux romans distincts, forcément, puisque ledit sujet et lesdits thèmes auront été filtrés par la sensibilité et la subjectivité uniques de chacun.

Pour ce qui est, plus précisément, du sujet et des thèmes abordés dans Une maison de fumée, ils s’inscrivent dans la continuité de mon oeuvre littéraire. En effet, les thèmes du «retour», de la «quête identitaire», de la «mémoire fracturée», des «souvenirs d’enfance enfouis» se retrouvent tous dans ma trilogie noire Les carnets de Francis (Un automne écarlate, Les visages de la vengeance, Une mort comme rivière) ainsi que dans mon roman d’épouvante L’Esprit de la meute. Il en va de même pour la figure de la «mère», prévalente dans mes intrigues.

Je n’analyse jamais mes histoires ni les remets en question au fur et à mesure qu’elles se forment. Je les laisse se déployer graduellement, différents éléments narratifs venant se greffer aux thèmes et motifs énumérés ci-haut. Il en résulte des récits à la fois similaires entre eux et pourtant complètement différents les uns des autres. Je dis toujours que l’on ne choisit pas ses obsessions. Sachant cela, il s’agit simplement de se laisser porter par elles… tout en faisant en sorte de ne pas radoter.

« Tu m’fuckin niaises. » Est-ce une étude sur le parlé québécois ?

Pas du tout. Je laisse aux sociologues et aux linguistes le soin d’entreprendre de telles études. Pour moi, la narration est une chose et le dialogue en est une autre. Dans la narration, j’opte habituellement pour un français normatif, voire soutenu, parce que j’aime la langue française et les acrobaties stylistiques qu’elle permet.

Quant au dialogue, j’essaie qu’il colle autant que possible à la parlure qu’auraient les personnages dans la vraie vie. Or ils sont Québécois, ont des niveaux de langages différents et je m’applique à rendre cela, phonétiquement, dans la manière dont chacun s’exprime. Ainsi, le joual de Dominic est plus doux au début et s’accentue à mesure qu’il s’attarde à Malacourt. À l’inverse, d’entrée de jeu, le joual de Vincent est bien campé et ne change pas. Préoccupée par le «bien parlé», madame Berthe parle quant à elle un français impeccable, aussi son dialogue à elle n’a pas à être ponctué d’élisions et d’accords douteux.

J’accorde une grande importance non seulement à la vraisemblance, mais aussi au réalisme ; à l’authenticité. En cela, le dialogue constitue un outil formidable puisque l’auteur peut s’en servir pour créer un pont sonore avec le lecteur. C’est-à-dire que si les personnages s’expriment véritablement comme ils le feraient dans la vie, le lecteur pourra les «entendre» en lisant leurs paroles et en devinant leur façon de parler. Autrement dit : si le lecteur entend les personnages, il croira en eux, et donc à ce qui leur arrive, aussi extraordinaire que ce soit.

Évidemment, s’assurer le concours de vrais policiers, d’une infirmière et d’un médecin légiste pour les détails procéduraux ne nuit pas non plus.

« Selon lui, parfois, pour faire le bien, il faut presque faire le mal ». Pourriez-vous expliquer cette nuance du presque ?

Cette affirmation est formulée par Dominic dans le contexte précis d’un passage lors duquel il assiste à une double scène d’abus aussi choquante qu’insoutenable (un homme est en train de battre sa femme à coups de pieds sous le regard impuissant de leur petite fille). La réaction de Dominic est alors viscérale et non réfléchie. Sa réflexion ne vient qu’après que le choc se soit dissipé. Or, confronté au geste très grave qu’il vient de poser en réaction à ce dont il a été témoin (il a involontairement tué le mari violent en lui assénant un coup de poing trop fort), Dominic n’a d’autre choix que de s’admettre à lui-même que si c’était à refaire, il referait la même chose. Il a affronté le mal par le mal et il n’a pas de remords, ce qui, évidemment, lui pose un énorme problème de conscience. D’autant plus qu’il est policier et qu’il vient se faisant d’enfreindre les lois qu’il a juré de faire respecter. Quant au «presque» qu’énonce Dominic, c’est qu’il estime, et cela aussi participe de son tourment intérieur justement, que le geste qu’il a posé est en quelque sorte «juste» dans les circonstances.

Lorsque cette idée est reprise à la fin, et je m’abstiendrai cette fois de dévoiler la teneur de la scène afin de ne pas éventer le dénouement, un autre personnage lui rappelle qu’il y a peut-être du vrai là-dedans.
Bien entendu, les dilemmes des personnages ne sont pas nécessairement vécus par l’auteur ! Je trouvais toutefois intéressant de soumettre Dominic à cet enjeu car le métier de policier implique d’être exposé à de telles horreurs quotidiennement. Comment un être humain, pas une machine, réagit-il devant le spectacle décrit ci-haut ? Dominic a réagi comme il l’a fait. Il ne s’agit pas d’un choix éditorial de l’auteur, mais plutôt d’une question de logique psychologique. Voici donc une autre question : avec les attributs qui sont les siens, avec son bagage historique, Dominic pouvait-il agir autrement ?

Le village de Malacourt existe-t-il ? Si je vous dis que Malacourt est un personnage du roman, vous répondez quoi ?

Mes romans se déroulent tous dans le Nord du Québec, dans une région imaginaire très fortement inspirée par mon Abitibi natale. J’aime pouvoir m’inspirer de lieux bien réels tout en m’accordant la liberté de les magnifier ou de les modifier à loisir.

Par ailleurs, en ne nommant pas directement la région et en recourant à des noms de villages inventés mais crédibles (Saint-Clovis, Sainte-Sybile, et maintenant Malacourt, une contraction de Belcourt et de Malartic), tant le lecteur de la Côte-Nord que du Saguenay que de l’Abitibi peut transposer l’endroit dans sa propre région.

Pourquoi ce parti pris ? Peut-être est-ce l’héritage inconscient de Stephen King, que j’ai beaucoup, beaucoup lu, et de sa ville fictive de Castle Rock. Lui aussi, tient, fait s’exprimer ses personnages en langage populaire dans ses dialogues. C’est particulièrement savoureux en version originale anglaise.

Maintenant, est-ce qu’en l’occurrence, Malacourt est un personnage ? Tant mieux si vous l’avez perçu ainsi. C’est vrai que je m’attarde beaucoup aux lieux, aux descriptions de ces lieux – peut-être trop au goût de certains lecteurs – mais là encore, cela découle d’un souci d’authenticité. Si le lecteur «voit» le lieu (oui, comme il «entend» les personnages), alors il croira plus facilement à ce qui s’y déroule. Du moins c’est ce que je crois.

Comment se porte le genre policier au Québec ?

Je crois que le genre se porte merveilleusement bien. Les auteurs talentueux sont nombreux, de Jacques Côté à Chrystine Brouillet en passant par Richard Ste-Marie, Martin Michaud. Oui, le polar québécois se porte bien !

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Lévesque décrit bien la vie et les relations dans un petit village québécois. Son sens des dialogues est impeccable et on notera une maîtrise parfaite d’une sorte de joual qu’on parle aussi bien à la ville (dans les quartiers populaires) qu’à la campagne.