"Bon. Maintenant, on arrête de rigoler. J'ai vraiment une histoire pas croyable à vous raconter"

Emmanuel Grand, né à Versailles en 1966, a passé son enfance en Vendée, à vingt kilomètres de la côte atlantique. Aujourd’hui, il vit en région parisienne, à Colombes. Il est responsable du design du site web d’un grand opérateur téléphonique. Terminus Belz est son premier roman. Il a été cédé à l’étranger avant même sa parution en France.

Sauf erreur de ma part, il y a bien une commune Belz à côté de Lorient… mais pas d’Île de Belz. Est-ce un premier élément pour déstabiliser le lecteur ?

Non, pas du tout. Le lecteur doit être déstabilisé bien avant l’évocation de Belz. Dès les trois premières pages en l’occurrence. Ces trois premières pages sont en effet construites comme un coup de poing, quelque chose qui dit au lecteur : “Bon. Maintenant, on arrête de rigoler. J’ai vraiment une histoire pas croyable à vous raconter…” Pour ce qui est de Belz, il est vrai que le roman est inspiré de l’île de Groix qui se trouve au large de Lorient. Je n’y suis allé qu’une fois il y a quelques années, mais cette île m’a impressionné. Elle est sauvage, assez peu peuplée, peu touristique. J’ai tout de suite eu envie de situer mon histoire dans ce lieu, ou un lieu qui s’inspirerait de lui. J’ai nommé l’île Belz, qui est à la fois en effet un petit village du Morbihan, mais aussi une ville d’Ukraine, car cela me donnait la liberté de jouer comme je le voulais avec la géographie des lieux, de placer les routes, les dunes et les plages comme je l’entendais. En réalité, l’île de Belz est aussi inspirée d’autres endroits, l’île d’Yeu et Saint-Gilles-Croix-de-Vie, pour ne pas les nommer.

Vous rendez très bien l’atmosphère de l’île et les difficultés des pêcheurs à vivre de leur labeur aujourd’hui. D’où vous vient cette connaissance ?

J’ai vécu 18 ans en Vendée, j’ai passé mes vacances au bord de la mer et l’Atlantique est un lieu que j’aime et qui m’inspire. Mais pour être tout à fait franc, je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau de pêche et n’ai aucun marin pêcheur dans ma famille, mes amis ou mes connaissances. Pour ce qui est de l’Ukraine, je n’y suis jamais allé. Et la mafia, je ne l’ai jamais croisée. Je pense que retranscrire une atmosphère avec vraisemblance et précision ne relève pas de la connaissance du sujet, mais d’une disposition particulière à s’immerger dans un contexte. Une disposition à écouter, à s’imprégner et à restituer les choses, un mot après l’autre. On touche ici selon moi au véritable travail de l’écrivain qui est fait à la fois de sens de l’observation, d’empathie pour les personnages et d’imagination. Se documenter sur tel ou tel lieux, événement, métier, personnage n’est ensuite qu’une question de travail. Ce qu’il faut, c’est du moins ainsi que j’ai procédé, c’est avoir la passion du détail et aimer beaucoup travailler…

Pourquoi avoir choisi de mélanger roman social (immigration, mafia, pêche) et mythologie celte (Ankou) ?

Parfois je me demande ! Cela fut une véritable difficulté dans la construction du roman. J’étais sur une ligne de crête et c’était assez périlleux. Tout est parti d’une petite légende tirée de l’ouvrage d’Anatole Le Braz, La légende de la mort. Trois fois rien. Quatre lignes qui ont fait tilt. J’ai tout de suite compris qu’il y avait là matière à roman. Je me suis dit : que se passerait-il si des personnages contemporains, réels, banals croyaient à cette histoire ? L’imaginaire, ce qui dépasse le réel et peuple nos fantasmes et nos craintes est une matière passionnante pour le roman car tout est pour ainsi dire permis à l’auteur. On est vraiment dans le “il était une fois…”. Ca me fait rêver en tant que lecteur et en tant qu’auteur. Mais ce que je voulais, pour rendre cet imaginaire plus inquiétant, c’était le confronter au réel, pour que le lecteur s’y perde aussi un peu lui-même en se disant : “Tiens, mais au fait pourquoi pas…?” Alors j’ai plongé un personnage totalement hétéroclite dans ce bouillon breton. L’idée de Marko était née. Et ce n’est que le point de départ du roman, car ce qui est intéressant, c’est l’humanité des personnages, ce en quoi ils nous ressemblent, ce en quoi leur histoire est un peu la nôtre ou une histoire avec laquelle nous éprouvons de l’empathie. Je joue sur deux tableaux dans ce roman, l’histoire et le style, l’imaginaire et le réel. C’est pourquoi il est très réaliste sur certains aspects et navigue aussi dans les eaux troubles du fantasme collectif de l’Ankou.

Avez-vous longtemps cherché le bon découpage des différentes parties de ce roman ?

Oui. J’ai passé un temps important à la préparation de l’histoire. Le plan détaillé m’a pris des mois et il fait 100 pages. A chaque écrivain sa méthode. Hemingway disait que si on faisait un plan détaillé, on savait où l’on allait, mais le lecteur aussi… Simplement voilà, je ne suis pas Hemingway… J’ai besoin de construire un canevas très précis pour veiller à l’équilibre du roman, au rythme de l’ensemble comme au rythme des chapitres de quelques pages, à la progression des personnages et à la montagne d’indices et de résolutions qu’on trouve dans un roman policier. C’est une matière excessivement complexe et je l’organise une bonne fois pour toute avant de commencer à écrire. Nous avons par ailleurs beaucoup travaillé la structure, les découpages, les enchaînements avec Liana Levi et Sandrine Thévenet. Voilà pour l’histoire. L’écriture est un processus très différent. Il s’agit de se laisser porter par son imagination, par les images, de laisser l’initiative aux personnages. Ainsi, mon travail est-il une tentative de synthèse de deux forces opposées, une maîtrise très rigoureuse de l’histoire et un abandon aussi sensuel que possible dans l’écriture.