Seul celui qui se risque sous la pluie voit l’arc-en-ciel

Théorie générale de l'oubli

José Eduardo Agualusa est né en 1960 à Huambo, en Angola. Journaliste au Publico il vit entre Lisbonne, Rio et Luanda. Il est l’auteur de nombreux romans, poèmes, reportages et nouvelles, tous couronnés de succès et traduits en allemand, bengali, anglais, espagnol, italien, danois et catalan.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le choix du titre ?

Le roman parle de personnes qu’on a oubliées, abandonnées, ou qui cherchent dans l’oubli une forme de rédemption. L’oubli apparaît pour certains personnages comme une solution, la seule solution pour changer d’identité et commencer une nouvelle vie. Au fond, le livre pose la question, entre autres, de savoir si la solution pour surmonter un traumatisme donné réside plutôt dans l’oubli ou dans le pardon.

Les deux principaux thèmes de votre roman (une femme s’emmure chez elle, et l’Angola en proie à toutes les agitations politiques) sont particulièrement dramatiques. Et pourtant, votre roman est très agréable à lire, voire redonne le sourire au lecteur. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

L’Angola est un pays complexe, dont la population a beaucoup souffert, vraiment souffert, tout au long des dernières décennies. Pourtant, malgré toute cette souffrance, les gens continuent à rire, à chanter et à fêter le miracle quotidien de la vie. Je vois plus de gens déprimés à Lisbonne, qui est une ville merveilleuse, qu’à Luanda, une ville infernale. Je pense que le livre tire profit de cet optimisme angolais, de cette capacité qu’ont les Angolais de rire de leur propre malheur – et de cette volonté de renaître tous les jours.

Cela demande-t-il une grande discipline pour écrire sur la subtile architecture du hasard ?

L’architecture du hasard exige une discipline et une disponibilité. Il faut être disponible, ouvert, pour que le hasard se manifeste. Seul celui qui se risque sous la pluie voit l’arc-en-ciel. Et il faut avoir assez de discipline pour que le hasard travaille à nos côtés.

Pourquoi avoir donné le nom de Che Guevara à un singe ?

Ludo, l’héroïne, voyait dans ce macaque un symbole de rébellion. C’est un macaque qui résiste tout seul, dans une ville féroce, contre tout et tout le monde. C’est pour ça que je lui ai donné ce nom.

Vous avez invité la poétesse Christina Nóvoa à écrire deux haïkus dans votre roman. Est-ce une démarche courante chez vous ?

Je suis un grand lecteur de poésie. Je crois qu’un tiers de ma bibliothèque est constitué de poésie. La poésie m’aide à écrire. Chaque fois que je n’arrive plus à avancer dans un roman, je vais voir dans mes étagères de poésie, je prends un livre et je lis. Cette proximité avec la poésie explique la présence dans mes livres de longues citations poétiques. Christiana Nóvoa est une poétesse brésilienne encore quasi inconnue. Je suis tombé sur sa poésie un peu par hasard, et j’ai été fasciné par son originalité. Ce sont des vers courts, précis, exactement ce que mon personnage aurait écrit, les dernières années de son enfermement, si on tient compte du fait qu’elle écrivait sur les murs de son appartement, et qu’il n’y avait plus de murs libres. Du coup elle écrivait des haïkus, une façon de résumer le monde en seulement trois vers. Elle écrivait des haïkus parce qu’elle n’avait pas la place d’écrire des romans.

Vous êtes membre de l’Union des écrivains angolais. Comment se porte la littérature angolaise ?

La littérature est un art qui, pour se développer, exige un investissement continu, de la part des pouvoirs publics, dans l’éducation et la culture. Il faut beaucoup investir dans l’éducation élémentaire, dans la construction de réseaux de bibliothèques publiques, dans le soutien aux éditeurs et aux libraires. Rien de tout cela n’est fait en Angola. En Angola, on gaspille plus d’argent pour la construction de grands stades que pour bâtir des écoles. On dépense beaucoup plus d’argent pour les forces armées que pour l’éducation et la culture. Nous avons, c’est vrai, un pays rempli d’histoires, avec une forte tradition de raconteurs d’histoire, mais nous manquons d’écrivains – nous manquons de personnes qui sauraient faire passer ces histoires entre les pages d’un livre.

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L’exercice est brillant et m’a enchanté.

la ville de Luanda est sans doute la véritable héroïne de ce livre magnifique, où les itinéraires se croisent et où l'espoir se confronte éternellement aux tueries politiques.