L'idée centrale du roman était d'explorer les différentes façons que nous avons de parler avec nous-mêmes : l'oralité, la pensée et l'écriture

Parler seul

Andrés Neuman est un auteur argentin, né en 1977 à Buenos Aires. Écrivain, chroniqueur, essayiste, il a publié de nombreux romans, recueils de nouvelles et de poésie en Espagne où il réside, et en Amérique latine. Il est aujourd’hui l’un des jeunes auteurs hispanophones les plus reconnus des deux côtés de l’Atlantique. Après Le Voyageur du siècle (Fayard, 2011), pour lequel il a obtenu de nombreux prix littéraires (prix Alfaguara, Prix national de la Critique et la mention spéciale du jury de l’Independent Foreign Fiction Prize), Parler seul est son second roman à paraître en français.

J’ai lu dans votre roman que " les auteurs deviennent intarissables quand on les questionne sur leurs techniques ou sur leurs auteurs favoris " . Est-ce aussi vrai pour vous ? Aimez-vous parler de vos livres ?

Sincèrement, pas beaucoup. J’adore parler de mes lectures préférées ou de problématiques de style, de forme et de langue. Cependant, j’ai toujours des réticences à discuter de mon propre travail littéraire.

Je me considère plus comme un écrivain voyeur qu’un exhibitionniste.

Je m’émeus nettement plus de l’observation attentive des vies de mes voisins que de l’observation des supposées bontés de mon nombril. Ou, dit d’une autre façon, je préfère surligner les paroles des autres que commenter les miennes. A tel point que l’idée que vous citez appartient en vérité à un autre auteur que l’un de mes personnages commence à lire un jour.

Parler seul, on en est tous là. Quelle est la genèse de ce roman ?

L’idée centrale du roman était, d’un côté , d’explorer les différentes façons que nous avons de parler avec nous-mêmes : l’oralité, la pensée et l’écriture. Chacune des trois voix du roman correspond à une de ces façons de nous adresser à cet Autre qui habite, comme un interlocuteur invisible, dans notre propre conscience.

Et d’un autre coté, l’intention était de rendre hommage à la figure de la personne qui soigne, à tous ceux qui sont passés par l’expérience de soigner et dire au revoir à un proche malade. Il s’agit d’une figure un peu oubliée par la fiction qui (un peu comme Tolstoï) est souvent fascinée par le malade qui prête en général peu attention à la vie de ceux qui le soignent.

J’étais très intéressé par la possibilité de raconter comment notre façon de comprendre la mémoire, le sexe et la lecture, change après cette expérience.

Qu’est-ce qui unit vos trois personnages ?

Le silence. Les contradictions. La terreur. L’humour. La peur de la douleur et le désir de plaisir qui combattaient entre eux comme dans une guerre invisible. Ou, comme l’a dit Borges un jour à propos de Buenos Aires: “Ce n’est pas l’amour qui nous unit, mais la peur, c’est pour cela que je l’aime tant”. Peut-être ceci pourrait nous servir à résumer les amours de ce livre. (Et, en passant, pour continuer avec le vice de surligner les paroles d’autrui !).

Elena utilise de nombreuses références littéraires. Comment les avez-vous choisies ?

Certes, une autre chose a attiré mon attention : essayer de raconter comment fonctionne la tête d’un lecteur. Le montrer en train de surligner, écrire des notes, commenter les livres dont il a le plus besoin pour pouvoir nommer ses propres silences. Pas seulement accumuler des citations de la façon traditionnelle, mais exprimer cette relation dialogique, la discussion intime qui s’établit entre un lecteur et ses livres.

Pour choisir ces livres, le personnage d’Elena et moi avons fait un pacte : elle citerait uniquement les auteurs que j’adore, et moi, je les relirais toujours depuis sa perspective, comme si j’étais elle. C’est-à-dire, les auteurs sont extraits de ma propre bibliothèque, mais tout ce qui est surligné et commenté à propos d’eux, correspond au point de vue d’Elena. De cette façon je me suis surpris à relire mes auteurs préférés (de Virginia Woolf à Margaret Atwood, de Roberto Bolaño à César Aira, de Irène Némirovsky à Cynthia Ozick, de Mario Levrero à Javier Marías…) d’une manière complètement inconnue pour moi.

La lecture consiste en cela, non ? Apprendre à regarder depuis un autre endroit.

" On va vers les livres dont on a besoin. " Quels sont les livres qui vous ont aidé dans la vie ?

Ah, ça c’est un secret que j’avouerais uniquement à Elena, qui m’a tellement appris à relire.

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Une lecture qui m' a touchée coulée par sa finesse, par sa puissance et dans le même temps par l'humilité, la révolte ou la résignation de ses personnages si justement décrits ! Un roman tout simplement remarquable lu en apnée totale !