Quand c’est trop parfait c’est déjà mauvais

Des mille et une façons de quitter la Moldavie

Vladimir Lortchenkov est né en 1979 à Chisinau. Fils d’un officier de l’armée soviétique, il a sillonné durant son enfance l’URSS et ses pays satellites. Également journaliste, il a remporté plusieurs prix littéraires russes. Il vit avec sa femme et leurs deux enfants à Chisinau.

Les habitants de Larga doutent de l’existence de l’Italie. Ici, on douterait plutôt de la Moldavie, au moins telle que vous la décrivez. Quelle est la situation de ce pays aujourd’hui ?

Cela peut paraître bizarre ou comique, mais les moments les plus absurdes et les plus saugrenus de mon roman, je les ai empruntés à la réalité. Par exemple : le village de Minjir dont les habitants sont spécialisés dans la vente de reins existe vraiment (http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/1156430.stm).

Autre exemple : Plusieurs dizaines de femmes audacieuses de Moldavie ont formé une équipe de hockey subaquatique et sont parties participer au championnat du monde de ce sport tout à fait exotique au Canada, où elles ont demandé l’asile politique (http://news.bbc.co.uk/hi/russian/life/newsid_2842000/2842501.stm).

Je pourrais dire que l’équipe de curling, créée par les héros de mon roman pour aller participer à une compétition en Europe, et y rester, est en lien direct avec l’histoire des « hockeyeuses ». Mais en fait je ne peux pas le dire, car j’ai écrit mon roman avant cette histoire au Canada. Qu’est-ce que cela signifie ? En Moldavie, l’absurde et l’imagination font partie de la réalité, et inversement. J’ai du mal à comprendre où commence l’une et où s’arrête l’autre. De plus, je contribue amplement à tout cela en imaginant une Moldavie telle que je voudrais qu’elle soit. C’est exactement comme Macondo chez Marquez ou Prague chez Hasek : quelque chose qui n’existe pas sans moi. Voilà pourquoi j’ai toujours du mal à répondre à la question « qu’est-ce que la Moldavie ?». C’est le territoire des fantaisies les plus invraisemblables, les plus absurdes et les plus abouties. Une part de moi-même.

Mais si vous êtes intéressé par la Moldavie réelle… C’est un petit pays pauvre, situé entre l’Ukraine et la Roumanie. Durant 200 ans elle a fait partie de la Russie, de sorte qu’on peut tout à fait considérer qu’elle est Russe. Elle est peuplée d’habitants qui parlent roumain, de sorte qu’on peut tout à fait considérer qu’elle est Roumaine. Durant deux cents ans elle a fait partie de l’Empire Ottoman… En gros, c’est comme on veut. A la carte (en français dans le texte). Pour que les Français comprennent on peut dire que la Moldavie est une marche (à l’instar de la Bretagne dans l’empire carolingien), avec toutes les conséquences que l’on peut en déduire.

Vous sentez-vous proche du théâtre de l’absurde  d’Ionesco ?

Non, absolument pas. J’ai de l’estime pour Ionesco mais je trouve que son sens de l’absurde est un peu trop forcé, artificiel et excessif. En plus il a exercé une énorme influence sur le théâtre roumain. Résultat : à cause de l’héritage du théâtre de Ionesco, il est impossible de trouver un auteur roumain qui n’essaie pas de vous impressionner par des tentatives excessivement alambiquées pour apparaître absurde. Moi j’aime tout ce qui est naturel, authentique. Il faut toujours qu’il y ait un petit défaut. Quelque chose comme un grain de beauté sur la joue d’une belle fille, si vous voyez ce que je veux dire. Ionesco, c’est l’absolu. Trop parfait. On pourrait l’installer à Paris, au Musée des Poids et Mesures, comme étalon de l’absurde. Mais la vie n’est pas ainsi. Je ne me suis jamais senti proche des étalons ni des idéaux. Quand c’est trop parfait c’est déjà mauvais.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la structuration du roman ?

Il s’agit de l’un de mes premiers romans, c’est la raison pour laquelle j’ai fait beaucoup de choses par intuition, d’instinct, sans plan précis. On peut dire que j’ai quitté Itaque pour me livrer à la volonté de l’Océan.

Toutefois la structure du texte est totalement respectée et relativement stricte. C’est l’histoire de la quête du paradis par tous les moyens connus de l’humanité : des croisades aux expéditions d’aventuriers à la recherche de l’Eldorado, de la fuite individuelle à la psychose de masse
Certains critiques pensent que ce roman est un recueil d’histoires amusantes autour de la Moldavie. Dans ce cas, l’Odyssée est un recueil d’histoires amusantes autour de la Méditerranée. J’ai un immense respect pour le sujet. C’est la politesse de l’écrivain. Le lecteur doit trouver de l’intérêt. J’espère y avoir réussi.

Quelle relation entretenez-vous avec vos personnages ?

Je les aime. Même les personnages de troisième plan, ou épisodiques. Et je ne voudrais jamais m’en séparer. Alors, selon le principe « ne donne rien à personne », je les tue  :-). Comme cela je suis plus tranquille. Qui sait ce qui pourrait leur arriver sans moi.

Dans « Tabor s’en va » (qui est la suite des « 1001 façons de quitter la Moldavie ») le personnage principal des romans, Serafim Botezatu, devient le fondateur d’une nouvelle religion destinée à libérer les moldaves des injustices de ce monde. Pour les Moldaves il devient en quelque sorte ce que le Christ avait été pour tous les déshérités et les humiliés de l’empire Romain.

Dans « Le dernier amour du lieutenant Petrescu » (qui est la préhistoire des « 1001 façons de quitter la Moldavie ») on trouve bien des personnages des « 1001 façons de quitter la Moldavie ».

Je pense qu’en tant qu’artiste c’est dans cette trilogie (« Des1001 façons de quitter la Moldavie », « Tabor s’en va », « Le dernier amour du lieutenant Petrescu ») que je me suis épanoui, et je suis reconnaissant à tous mes personnages de m’avoir accompagné pour la durée de ces trois romans. Comme des vassaux loyaux leur suzerain à la croisade.

Quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?

Si vous voulez connaître mes auteurs français préférés, je dirais : François Rabelais, Michel de Montaigne (je pense que cet homme devrait figurer sur le drapeau de l’Union Européenne) et Louis Ferdinand Céline. J’aime la « Chanson de Roland », de même que l’ensemble de la poésie épique d’Europe occidentale. J’ai été très marqué par la « Légende de Till Eulenspiegel » qui, comme on sait, a été écrite en français. Mon poète préféré est François Villon.

Je considère que votre écrivain contemporain Michel Houellebecq est absolument remarquable, mais vous, Français, n’avez pas besoin de moi pour le savoir.

En ce qui concerne le XXème siècle ma préférence va, un peu au-dessus des autres, à la littérature américaine : Saroyan, Fitzgerald, Mailer, Miller, Heller, Faulkner, Bukowski… et pour les latino-américains : Cortazar, Herero Luke, Marquez.

D’une manière générale, à propos des influences, j’ai du mal à donner des noms précis. Je pense qu’on ne peut pas devenir écrivain si l’on n’a pas étudié et aimé toute la bonne littérature. Depuis l’Ancien Testament, la poésie épique et les légendes, depuis Homère, jusqu’aux auteurs contemporains.

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"A l’aide d’un humour corrosif et jubilatoire l’auteur fait des portraits incongrus et loufoques des Moldaves."

"le lecteur se délectera avec satisfaction puisque malgré le côté épique – voire picaresque – l’ouvrage n’est en rien un roman d’aventures et on reprochera même quelques longueurs avant de repartir pour un énième fou rire. Et c’est bien là le plus important. Il est difficile d’évoquer ce livre sans en dévoiler – non pas les mystères – mais les blagues et ainsi les gâcher. Des mille et une façons de quitter la Moldavie est un plaisir qui se vit d’abord seul avant de se partager."

Des mille et une façons de quitter la Moldavie est un petit OVNI sur nos étagères, un roman à l’identité unique, qui apporte un petit bout d’un pays dont on parle bien peu.