Je voulais que l'histoire de cette famille résonne autant que les grands événements historiques de cette époque


Matthew Thomas

Matthew Thomas © Philippe Matsas/Opale/Eds Belfond

Nous ne sommes pas nous-mêmes

Matthew Thomas est né en 1975 dans le Bronx et a passé son enfance dans le Queens. Après des études à l’université de Chicago, il devient professeur dans un collège privé de New York. Nous ne sommes pas nous-mêmes est son premier roman.

Comment le titre Nous ne sommes pas nous-mêmes a-t-il influencé la narration et le processus d’écriture ?

Réfléchir à un titre et écrire le livre sont deux entreprises distinctes. En revanche, il est certain que le titre découle des thèmes du livre, mais j’ai trouvé ce titre assez tard au cours de l’écriture, à peu près un an avant de finir d’écrire le roman. A l’époque je faisais étudier Le Roi Lear à mes élèves, et je suis tombé sur ce passage. Je devais avoir un autre titre pour le roman, un titre provisoire qui me convenait mais dont je n’étais pas tout à fait convaincu. Quand je suis tombé sur cette phrase, « Nous ne sommes pas nous-mêmes », j’étais stupéfait : j’avais l’impression que cela avait été le titre depuis le début. C’était exactement ce que le roman essayait de communiquer. Quand j’ai lu ce passage, c’est comme si cette phrase se présentait de nouveau à moi.

L’idée derrière ce titre, est, pour moi, multipartite. Le titre me semblait approprié pour plusieurs raisons. Des forces extérieures empêchent les personnages d’être eux-mêmes. Si l’idée d’une sorte de moi idéal se présente à eux, ils n’ont pas le droit d’y accéder, à causes d’interférences, de perturbations psychologiques, avoir un père qui est malade, puis un conjoint qui est malade. Donc c’est une des raisons. Une autre, pour moi, est que nous ne sommes pas seulement nous-mêmes. Nous ne sommes pas des îlots, nous existons en communauté, nous avons besoin de l’autre pour accéder au plus grand bonheur sur cette planète, et c’est seulement grâce à ce lien que le bonheur peut vraiment être mesuré le plus efficacement. Nous ne sommes pas seulement nous-mêmes, pour moi ce mot « seulement » était implicitement inclus dans la phrase.

Par ailleurs, nous ne sommes pas nous-mêmes dans la mesure où nous ne sommes pas réductibles à notre biographie. Nous contenons, au fond de nous-mêmes, des multitudes, que personne ne peut détecter. Chaque personne se promène avec un monde imaginé, un océan de possibilités, quelque chose qui ne se réalisera peut-être jamais et qui, pourtant, meurt avec cette personne, et c’est une grande perte. Il y a, d’un côté, la biographie, les faits de la vie d’une personne, le mesurable et l’empirique, et ces choses racontent une partie de l’histoire de cette vie, mais qui sait ce qui se trouve dans le cœur de quelqu’un ou dans la tête de quelqu’un. Nous ne sommes pas nous-mêmes, dans la mesure où nous ne sommes pas seulement ce qu’on semble être dans nos vies publiques et empiriques.

Enfin, il y a aussi le fait que nous sommes des êtres en réalisation constante. Pour moi, cela faisait surtout écho au personnage d’Eileen. Nous ne sommes pas encore tout à fait nous-mêmes, nous n’y sommes pas encore parvenu, nous sommes des travaux en cours, d’une certaine manière. J’y trouve quelque chose d’optimiste, dans la mesure où une personne peut toujours apprendre, même au crépuscule de sa vie, comme j’ai essayé de le montrer, dans cette dernière scène. Une surprise soudaine, l’évolution d’une personne, quand on s’y attend le moins. Nous ne sommes pas condamnés à faire du surplace.

La question des apparences domine la majeure partie du roman. Le titre trouve un écho dans la personnalité et l’évolution des personnes, telle Eileen fantasmant sa vie, rêvant d’une maison plus belle et plus grande qui serait, supposément, le reflet d’elle-même et de ses ambitions. On retrouve également ce thème chez Ed, son mari, qui semble distant pendant son mariage à Eileen, constamment dévoué à son travail, jusqu’à sa maladie. Il y a une phrase dans le roman qui résume parfaitement l’évolution d’Ed : « Il avait été étranger dans le monde pour la plus grande partie de sa vie », comme si sa vie l’avait préparé à la maladie. Est-ce que « nous ne sommes pas nous-mêmes » était la seule façon dont ils pouvaient être eux-mêmes ?

Je pense que le milieu au sein duquel Eileen a grandi était peut-être la seule raison pour laquelle elle a fini par épouser quelqu’un comme Ed. C’est une très belle femme dans sa jeunesse, mais elle rencontre rarement des gens qui la surprennent. Elle reste avec des gens comme elle, ses amis sont des personnes qu’elle connaissait quand elle était plus jeune, son entourage n’est pas très vaste.

Elle est méfiante des personnages avec lesquelles elle a grandi, parce qu’elle est consciente des limites que le désir a sur son futur. Elle se méfie notamment des hommes virils et charpentés auxquels elle serait plus susceptible d’être attirée de manière plus viscérale. Les déceptions et les frustrations de sa vie ont été si tangibles qu’elles ont au final permis de rectifier, d’une certaine façon, son instinct et les impulsions biologiques de son désir, et étouffent, d’une certaine façon, son attirance pour ce genre d’hommes. Et un homme comme Ed, qui est plus cérébral, qui s’exprime bien, qui est plus subtil, a plus de chances avec une personne comme Eileen, dans ce cas, simplement à cause des limites de ses expériences à elle sur cette planète. Elle considère Ed comme l’incarnation de tous ses espoirs, d’une certaine façon, quelqu’un de tranquille, de digne, à la hauteur de ses ambitions.

Je pense que, secrètement, elle respecte son érudition, et le fait qu’il se dévoue à un idéal supérieur. Elle n’est pas quelqu’un de particulièrement idéaliste, mais elle a au fond d’elle cet idéal qui est « une vie meilleure », et elle ne sait pas encore tout à fait ce que cela veut dire à long terme, mais elle en prend la mesure en termes empiriques : une meilleure maison, plus d’argent, un certain statut parmi les siens. Cela contient une sorte d’idéalisme implicite, car elle vit pour une notion qui n’est pas visible. Étrangement, car il lui arrive d’être impitoyable et très pragmatique, elle a un côté idéaliste qui la rapproche de quelqu’un comme Ed. On voit à plusieurs reprises dans le roman que lui est vraiment idéaliste, à un tel point qu’elle trouve cela frustrant. Il veut être un bon professeur pour ses étudiants, il veut qu’ils aient une meilleure éducation avec lui qu’avec la personne qui finirait par le remplacer. Il refuse de gagner plus d’argent ou d’accepter les promotions qu’on lui propose, ce qu’Eileen considère pourtant comme les seules choses capables de la rendre heureuse. Au début du livre, on voit qu’ils sont faits l’un pour l’autre, que leur union fonctionne parfaitement du fait de leurs personnalités, mais je pense que cela fonctionne aussi parce qu’ils sont à l’opposé, et c’est ce qui cause les plus vives tensions au sein de leur couple.

Ce qui se passe au cours du roman, c’est qu’Eileen a finalement tiré quelque chose des limites de ses rêves. Elle a compris, pour la première fois, que se poser quelques instants et apprécier l’instant présent est le plus grand bonheur auquel une personne a droit. A la fin du livre, elle s’assoit à la table de cette famille, et elle apprécie un bon repas avec eux, et c’est peut-être la première fois dans le roman où elle semble au calme, en paix avec elle-même.

D’une certaine manière, ce moment est arrivé seulement parce que tout lui a été pris. C’est bien sûr une tragédie, mais cela suggère que si quelqu’un peut comprendre qu’être présent est finalement le plus grand bonheur qui soit, peu importe si cela arrive au début ou à la fin de sa vie.

Vous faites référence à la scène à la fin du livre, lorsqu’Eileen retourne dans son ancienne maison, et partage un repas avec la famille indienne qui est désormais propriétaire. C’est la première fois dans le livre qu’elle apprécie un repas. Eileen semble toujours rongée par la culpabilité, comme si elle se devait de faire passer le bonheur de sa famille avant le sien. La famille Leary étant une famille américaine d’origine irlandaise, cela remonte t-il à une certaine forme de culpabilité chrétienne ?

Je pense, oui, dans une certaine mesure, mais je pense que c’est lié à des thèmes plus vastes. C’est la culpabilité des enfants d’immigrés. Ces enfants ont toujours eu un peu plus de pression que les gens qui ont toujours vécu à un seul endroit, que la pression vienne de l’extérieur (par leurs parents) ou pas.

Pour Eileen, je pense que c’est de la culpabilité, mais aussi une sorte de peur, la terreur de l’immobilisme. A cet égard, elle ressemble à un requin : aussitôt qu’elle arrête de bouger, elle pense qu’elle va mourir. C’est de la culpabilité, mais c’est également l’idée que si les gens autour d’elle ne la suivent pas dans la poursuite d’un certain objectif, elle les emmènera avec elle n’importe où, et si elle ne le fait pas, tout le monde va mourir. Je ne crois pas qu’elle pense ça ouvertement, et le mot « mourir » n’est bien sûr pas à prendre au premier degré, mais d’une certaine façon, la lumière s’éteindra pour toujours et l’obscurité emplira son monde.

Par ailleurs, elle est aussi la fille d’un alcoolique, ou en tout cas un et demi. Je pense qu’il y a une terreur au fond d’elle dès le début, qui s’exprime par un besoin de confort, de sécurité, et de tranquillité. Si tout est parfaitement arrangé, cela apaisera les démons. Ce qu’elle cherche quand elle regarde à travers les vitrines de Noël sur la Cinquième Avenue, c’est un reflet idéalisé du monde à travers la vitre, c’est ce vers quoi elle tend.

C’est intéressant parce que, qu’elle s’en rende compte ou pas, elle est à la recherche de cette tranquillité, bien que je ne sois pas sûr qu’elle en soit consciente en tant qu’objectif philosophique. Elle pense avoir besoin que tout soit parfait, afin qu’elle soit en paix, mais ce dont elle a vraiment besoin, c’est simplement d’apprécier l’interaction humaine qui se présente à elle. Je pense qu’elle apprend ça très tard, dans cette dernière scène. Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit d’une famille indienne, c’est en partie la raison pour laquelle elle a quitté le quartier, elle est prisonnière de phobies découlant d’une sorte de racisme, et d’une méfiance des pauvres, à cause de ses propres origines, et elle cherche des réponses à ses questionnements. Pour une fois, lors de cette scène, elle ne fait pas de distinction entre sa famille et la famille indienne, elle apprécie simplement le moment.

Je ne sais pas si c’est nécessairement liée à la culpabilité chrétienne, je pense qu’il s’agit de la culpabilité d’être vivant, et d’avoir la responsabilité de sa propre existence.

Eileen semble bloquée dans le passé, elle a du mal à accepter l’évolution de son quartier et est nostalgique d’un temps passé. Avant sa maladie, Ed est au contraire bloqué dans son environnement, il refuse de vendre sa maison et de déménager dans un autre quartier. La maladie était-elle un moyen d’effacer le fait qu’ils avaient une vision du monde opposée et qu’ils évoluaient, pour ainsi dire, dans deux dimensions différentes ?

Premièrement, j’ai de l’expérience personnelle avec la maladie d’Alzheimer, ce qui m’a permis d’écrire sur ce sujet d’un point de vue interne. Mais j’ai contourné ce sujet pendant longtemps, parce que je ne voulais pas simplement l’inclure dans un roman sans raison. D’une certaine façon, je voulais le mériter, je voulais que cela ait un écho particulier dans le livre que j’allais écrire.

Je voulais que ce soit thématiquement important, au-delà du lien personnel. J’ai trouvé de quoi il s’agissait dans ce livre : c’est une maladie qui évolue entièrement à contre-courant d’une grande partie de notre mode de vie moderne. C’est un désagrément constant. C’est le chaos, par opposition à la manière dont notre mode de vie contemporain tourne autour de l’ordre et de la discipline. La maladie nous rappelle à notre mortalité, alors que, dans l’expérience contemporaine, on essaie d’oublier que nous sommes condamnés à mourir. C’est presque entièrement contraire à la pensée occidentale, au niveau le plus basique, c’est à dire l’augmentation des richesses, un plus grand confort et une plus grande sécurité, d’une certaine façon, tout ce que désire Eileen. Elle a une pensée typiquement occidentale. Alzheimer entraîne le chaos chez ceux qui en souffrent et chez les gens s’occupant des malades, cela fait naître aussi une sorte d’humanité chez les gens, car la personne qui en souffre perd peu à peu le contrôle de son corps. Cela oblige la personne malade à avoir des interactions, car quelqu’un doit s’occuper d’elle. En Occident, on a tendance à considérer que les gens peuvent s’occuper d’eux-mêmes sans avoir besoin de personne. Alzheimer oblige quelqu’un d’autre à faire partie de la vie d’une autre personne. Alzheimer fait oublier, d’une certaine manière, les distinctions qui font des gens des individus à part. Pour Eileen, c’est la dernière chose qu’elle souhaite. Elle veut se distinguer de tous ceux qui l’entourent, elle veut que sa vie soit identifiable et reconnaissable par sa valeur, qu’elle soit digne d’attention. Ce que je trouve intéressant, c’est que sa vie est, au final, digne d’attention, même si elle est ordinaire. En tant que romancier, je pense qu’Eileen aimerait avoir une vie distincte, une vie spéciale, une vie remarquable. D’une certaine manière, je pense que ce qui est important, c’est qu’elle en a une de toute façon, peu importe les circonstances.

Je pense que dans le roman, Alzheimer symbolise ce qui détruit une grande partie de l’artifice qui garde les gens à distance les uns des autres, qui est, d’une certaine façon, la manière dont la plupart des gens interagissent entre eux. Cela oblige cette personne, Ed, à être dépendant de quelqu’un d’autre. Cela oblige Eileen à devoir interagir avec des gens, de manière un peu plus relâchée.

Elle est obligée, au final, d’apparaître dans le besoin, dans un état de détresse, dans une situation où elle n’a pas tout sous contrôle. Je pense que c’est à contre-courant du mode de vie occidental en général.

Vous avez mis dix ans à écrire ce roman. Y a t-il eu des changements majeurs au cours du processus d’écriture ?

Oui, le livre a beaucoup changé au cours de ces dix ans. J’ai appris à mieux connaître les personnages. J’ai appris à mieux les comprendre individuellement, psychologiquement, cela m’a révélé des choses que je n’aurais pas pu apprendre autrement. Par exemple, au début du livre, lorsque de l’écriture, je considérais Ed comme une figure masculine assez traditionnelle, dans le sens où il était peut-être plus fermé émotionnellement au début du roman qu’à la fin. Eileen devient elle-même plus réservée au fur et à mesure que le livre avance, elle commence à endosser un rôle plus masculin et traditionnel, à bien des égards. Quand je me suis rendu compte de cela, une partie de l’histoire que je racontais portait sur l’accès des femmes à des postes de pouvoir dans la seconde moitié du vingtième siècle, et la façon dont cela s’est déroulé contre les envies des hommes, et certainement sans leur aide. Les femmes ne pouvaient compter que sur-elles mêmes pour progresser dans leur carrière, et c’était, d’une certaine manière, l’histoire de cette époque-là. En écrivant sur ce sujet, je me suis rendu compte que pour qu’Eileen ait du succès, elle devrait avoir beaucoup de suite dans les idées et être très concentrée sur ses objectifs, être très déterminée. Elle devrait être une femme relativement sévère qui n’était pas très disponible émotionnellement. Quand cela a émergé, Ed, peut-être en compensation, a commencé à s’adoucir, et je n’aurais certainement pas imaginé que le personnage que j’écrivais au début écrirait une lettre à son fils que l’on peut lire à la fin du livre. Je pense que je les envisageais dans le contexte du livre comme évoluant en relation l’un par rapport à l’autre.

Quand on écrit un livre, des personnages naissent sans que l’on s’en rende compte. Je n’aurais jamais imaginé que Serguei, l’auxiliaire de vie, serait dans ce livre. Il est entré dans le livre en tant que personnage vraiment à cause de la manière dont l’histoire se déroulait, et j’ai eu tout à coup conscience de son existence. Des situations comme celle-ci se sont produites assez fréquemment, tout n’était pas écrit à l’avance, bien que j’avais une idée de la direction que je prenais. J’ai tenté d’être ouvert aux suggestions de mon inconscient, à la manière dont ces personnages feraient des choix de vie, et comment ces choix auraient au final un impact sur la narration.

L’histoire est racontée par un narrateur extérieur qui semble très protecteur des personnages, mais qui permet également d’instaurer une sorte de distance.

C’était assez difficile à mettre en place. Je voulais être dans leurs têtes, avec un narration proche à la troisième personne, tout en préservant la possibilité d’une narration de plus grande envergure. J’ai évité le narrateur omniscient, parce que je pensais que cela établirait trop de distance. L’omniscience dans un roman comme celui-ci aurait tendance à ironiser les choses, ou en tout cas certainement une tendance à juger les personnages et leurs actions.

Je pense que le côté protecteur auquel vous faites référence dépend de la distance qu’il y a entre la narration et leurs propres consciences. Sauf pour peut-être un passage dans le roman, je n’ai jamais vraiment permis à ma propre voix de m’immiscer dans les points de vue des personnages, et c’est un court moment que je ne mentionnerai même pas.

J’étais prêt à renoncer à une plate-forme évidente de commentaire social, sur un mode tolstoïen, où je commenterais sur la société. J’ai décidé que ce serait plus judicieux de laisser le commentaire émerger du roman et des thèmes abordés que par ma propre voix. Le côté protecteur est juste la fonction de respecter les personnages assez pour laisser leur histoire devenir l’histoire du livre.

Vers la fin du livre, on trouve une lettre d’Ed à Connell. Quelle signification cela avait-il pour vous d’inclure cette communication écrite d’un père à son fils dans la narration ?

Il était essentiel pour le roman que la lettre soit là. Je pense que l’unité du roman repose en grande partie sur cette lettre. C’est le seul moment où l’on accède à un point de vue personnel dans le roman, à travers le regard d’Ed.

J’ai délibérément pris la décision de ne pas entrer dans sa tête, dans n’importe quelle section. J’avais écrit une grande partie du livre de différentes manières, et finalement ça ne s’est pas retrouvé dans le livre. Il y avait des sections du point de vue d’Ed, plusieurs centaines de pages qui n’ont pas fini dans la version finale. Mais je me suis rendu compte que, si je n’offrais pas son point de vue, cela soulignerait pour le lecteur le caractère insondable du personnage d’Ed par rapport aux autres personnages. Il peut s’agir de personnes aussi proches de lui que son épouse ou son fils, et pour autant ils sont susceptibles de ne presque rien connaître à son sujet. Cet aspect insondable a un côté poignant, et je voulais que ce soit également le cas pour le lecteur, qui se pose des questions de l’extérieur. Je pense que cette lettre devient une sorte de moyen d’exprimer sa philosophie et sa vision du monde, d’une certaine manière. C’est sa dernière chance, en tout cas selon lui, d’exprimer ces choses avant de ne plus pouvoir le faire aussi efficacement qu’il le ferait à ce moment-là, et il est conscient que c’est possible, qu’il pourrait peut-être lui dire des choses plus tard, mais qu’elles n’auraient pas la même résonance.

Il était important qu’Ed ait l’opportunité de s’exprimer, et c’était la seule façon de le faire, parce que je l’avais privé d’exprimer son point de vue, tout au long du roman. Par ailleurs, je pense que ce qui est encore plus important, dans cette lettre, c’est l’expression de sa vision du monde. Selon lui, le manière dont on mesure la valeur d’une personne, notamment en Occident, en jaugeant les exploits et les défaites et en déclarant que cela constitue le meilleur mode d’évaluation, est vide de sens : évaluer la valeur d’une personne par ce qu’elle contient de remarquable, quel type de contribution cette personne a apporté à notre civilisation, combien d’argent elle a rapporté, si cette personne a accompli quelque chose qui vaut la peine d’être mentionné. Si ce n’est pas le cas, comme nous sommes dans une société dominée par les médias, au sein de laquelle le caractère remarquable d’une personne est, d’une certaine manière, la plus grande unité de mesure, la philosophie d’Ed est à contre-courant, elle corrige la pensée majoritaire. Il déclare, au final, que cela n’a pas d’importance, par rapport à la capacité d’une personne à aimer, à être honnête. Sa vie n’est peut-être pas une histoire qui vaut la peine d’être écrite, mais elle sera tout aussi importante qu’une vie apparemment notable. J’imagine que je voulais qu’il exprime cela parce que si lui ne peut dire cela, tout idéaliste qu’il est, alors je ne sais pas qui pourrait le dire.

J’imagine que je partage cette vision du monde, finalement, mais j’ai essayé de me tenir autant que possible à distance du livre. J’ai tenté d’être une sorte d’absence, et je voulais que cette absence soit palpable. Je voulais parler plus fort par mon silence.

Le roman se compose de nombreux chapitres courts, au sein desquels vous vous focalisez sur des moments ordinaires de la vie de la famille Leary, comme si vous passiez leur quotidien au microscope. En tant que romancier, est-ce une comparaison à laquelle vous vous identifiez ?

Une des choses que je voulais accomplir était d’ignorer volontairement certains des grands moments d’une vie, les moments qui pourraient apparaître sur la chronologie d’une vie, et de les laisser délibérément à l’écart. En faisant cela, je voulais que cela fasse écho à la philosophie du roman. Par exemple, je n’ai pas du tout mentionné l’assassinat de JFK. Je voulais que cela tienne lieu de philosophie du roman. Au moment de l’assassinat, Eileen est très enthousiaste au sujet de l’inauguration, c’est un moment très important pour elle, en tant qu’américaine d’origine irlandaise, elle est très sensible à ça. Je voulais suggérer que si on connaît son personnage, alors on serait capable d’imaginer quelle serait sa réaction à l’assassinat. Je suis sûre qu’elle aurait réagi comme le lecteur l’aurait imaginé, mais il est également vrai qu’elle travaillait déjà à plein de temps et avait une vie bien remplie, et même si cela l’a beaucoup touchée, cela s’est simplement ajouté à la liste des moments importants de sa vie. Après avoir écrit beaucoup autour de l’assassinat de Kennedy, j’ai pris la décision consciente de ne pas inclure cela dans le livre. Cela fait écho à l’esprit du livre, et j’espère que cela résonne d’autant plus.

J’ai également écrit au sujet du cinquième jeu de la Série mondiale de base-ball de 1986. Je sais que ce sujet est peu susceptible de parler à un public français, mais pour information, le sixième jeu fut un jeu bien plus marquant et important, avec beaucoup plus d’enjeux. Le cinquième jeu n’avait pas d’importance, rien ne s’est passé. Je voulais que cela fasse écho à ce que j’essayais de faire dans ce livre, qui est d’écrire de manière significative sur les vies des personnages, qui sont souvent écartés des grandes lignes de l’histoire. J’ai fait des sauts dans le temps, j’ai laissé certaines années inexpliquées, et j’ai pris la décision délibérée de passer brusquement d’un moment à un autre dans le temps, ou en tout cas dans la première partie du livre. J’ai organisé consciemment la construction de mon livre autour d’une certaine philosophie sur la manière dont je voulais que le livre soit lu.

Il y a plusieurs références historiques dans le livre, mais je voulais que l’histoire de cette famille résonne autant que les grands événements historiques de cette époque. J’espérais que cela soulignerait l’importance de la vie de ces individus, de ces familles, de la même manière que l’on nous enseigne désormais que l’historiographie et l’histoire des grands hommes est seulement une partie de l’histoire, et que celle des artisans et des petites gens est un récit parallèle qui est tout aussi important.

Je voulais construire quelque chose de similaire dans ce livre. Je me disais que si j’arrivais à raconter l’histoire de cette époque sans faire référence aux grands événements historiques, ce serait un exploit, donc j’espère y être parvenu.