Un livre reflète les préoccupations de son auteur


Stuart Nadler

Stuart Nadler © Nina Subin

Un été à Bluepoint

Diplômé de l’Université de l’Iowa, Stuart Nadler a été distingué en 2012 par la National Book Foundation comme l’un des cinq meilleurs jeunes auteurs de moins de 35 ans. Lauréat du prestigieux Truman Capote Fellowship, il enseigne la littérature à l’Université du Wisconsin. Un été à Bluepoint est son premier roman.

Dans le roman, le jeune Hilly Wise se demande s’il y a un lien entre le désir, la mort, et les questions raciales. Sont-ce les sujets que vous vouliez explorer dans votre premier roman ?

Pour faire court : oui. Il s’agit des sujets qui me fascinent, qui me troublent, et qui demeurent captivants. Cependant, je ne me suis pas lancé dans l’écriture du roman en partant de cette idée-là. Comme n’importe quel autre ouvrage, le roman a évolué lentement et au fil du temps, à partir d’une courte scène que j’ai écrite à la fin de l’écriture de mon recueil de nouvelles. Il s’agit d’une scène dans laquelle un jeune homme croise par hasard son père dans la rue à Washington et le suit dans un restaurant. Écrire cette scène m’a fait me poser de nombreuses questions. Qui étaient ces gens ? Je savais qu’ils ne s’étaient pas vus depuis des années, mais pourquoi ? Dans mon premier livre, j’étais préoccupé par les questions d’aliénation familiale, notamment entre un père et son fils, et je pensais, peut-être naïvement, en avoir fini avec ce sujet. Mais le roman a simplement évolué à partir de cette première scène, qui apparaît désormais dans le dernier tiers du livre sous une forme différente, avec Hilly poursuivant Savannah plutôt que son propre père. Pendant très longtemps, un an peut-être, il s’agissait du tout premier chapitre du roman. Cela dit, ces sujets centraux sont si souvent les thèmes primordiaux dans notre culture, et lors de l’écriture du roman, il s’agissait aussi des grands sujets qui me préoccupaient. De bien des manières, c’est souvent de là que vient l’énergie d’un roman : un livre reflète les préoccupations de son auteur. Cela fait maintenant quelques années que j’ai fini ce livre, et quand j’y repense, ce que je vois, c’est la période ma vie pendant laquelle j’étais tout seul dans une pièce à réfléchir incessamment à ces sujets.

Vous avez précédemment publié un recueil de nouvelles intitulé Le Livre de la Vie. Êtes-vous plus à l’aise avec le format court ou le format long ? À quel moment pendant l’écriture êtes-vous conscient de la forme que prendra l’histoire ?

Écrire des nouvelles et écrire des romans sollicitent des muscles différents. Dans les termes les plus simplistes et les plus sommaires, la nouvelle requiert une économie de langage et une compression du récit dont le roman n’a pas besoin. Pendant les quelques années nécessaires à l’écriture de mon premier roman, je me retrouvais souvent à rêver d’une toile plus vaste, de davantage d’espace, de moins d’économie et de compression. Et parce que ça se passe toujours comme ça, ou parce que ça dépend de moi, quand je travaillais sur le roman, et aussi sur le roman que je viens de finir, j’aspirais au confinement de la nouvelle. Je pense être plus enclin à écrire sur un format long. J’avais et j’ai toujours des difficultés à écrire une nouvelle parfaite de dix ou douze pages. Toutes sauf une des nouvelles de mon premier recueil sont longues et alambiquées. Cependant, ce roman en a toujours été un, dès la première scène, dès le premier jour. Je savais que je voulais écrire un livre qui serait long. Je voulais qu’il ait de l’envergure. Sur ce point-là, il n’y avait pas beaucoup d’hésitation. En ce moment, je travaille sur de nouvelles idées, qui seront peut-être des nouvelles, ou peut-être un roman, et j’apprécie grandement ce côté ouvert, le fait que tout soit encore possible. Écrire un texte, qu’il soit court ou long, requiert beaucoup de privation et de doute. Souvent, je jette des passages à la poubelle, je recrée des situations depuis le début, je me torture, brouillon après brouillon ; et les premiers jours et les premières semaines de travail, quand tout est encore neuf et désordonné, c’est le moment le plus passionnant.

Sans révéler quoi que ce soit de l’intrigue, il y a un moment à la toute fin du roman qui nous fait reconsidérer l’histoire d’un autre point de vue. Quelle signification cela avait-il pour vous d’inclure cela à ce moment-là dans l’histoire ?

Je ne dirais pas qu’il était vraiment important que je le situe à la toute fin plutôt que quelques chapitres plus tôt. Mais l’intérêt de la fin, de mon point de vue, c’est qu’il s’agit du moment où Hilly reçoit l’information. Des romans comme ça, c’est à dire des romans rétrospectifs qui recouvrent une longue période, sont des artefacts de la fiction, bien sûr, et exigent un certain degré de dissimulation et de révélation, et doivent évidemment se parer d’une certaine forme d’artifice. Ce sont des constructions narratives dont j’étais conscient, des constructions qu’il m’arrive d’apprécier en tant que lecteur, mais il s’agissait de modes de narration avec lesquels je voulais m’amuser. Après tout, Hilly écrit ce livre sous forme de lettre à sa petite-fille, donc il met lui aussi de côté cette information jusqu’à la fin. Il y a sans nul doute, tout au long du roman, un certain nombre d’indices au sujet de la fin. Je dis cela aux gens qui me le demandent. D’une certaine façon, bien que j’étais tout à fait conscient que ce serait une surprise pour la plupart des lecteurs, comme c’est le cas pour Hilly, je voulais aussi bien faire comprendre que si Hilly avait pu vraiment connaître son père, ou si Hilly n’avait pas été aussi certain du comportement de son père, il aurait pu s’en douter. Tout cela est bien sûr une manière un peu excentrique de dire que c’est amusant d’avoir une surprise à la fin d’un livre.

Tout au long du roman, les femmes sont plus nombreuses que les hommes, et pourtant Hilly et Art finissent par être plus résistants qu’elles, sur le plan physique, même si elles semblent plus fortes, et en fin de compte, plus sages. Le titre du roman en anglais étant « Wise Men » (« wise » signifie « sage », et est aussi le nom de famille des protagonistes), les femmes font-elles tacitement partie des « Wise Men » ?

Je suis tout à fait d’accord avec le fait que les femmes sont sans nul doute plus sages que les hommes dans le roman. Cela fait partie du jeu de mots du titre en anglais, c’est une référence à l’absurdité des hommes comme Hilly et Arthur portant un tel nom de famille. Comme Hilly le dit dans le roman, un nom comme ça sonnera toujours comme une blague ou comme une raillerie. Je m’intéresse à des personnages comme ça, des hommes tellement sûrs d’eux et plein d’illusions que ça en devient stupide. Parce que ce livre est écrit du point de vue de Hilly, on ne voit que ce qu’il voit. Faire grandir un personnage de l’enfance au troisième âge était très amusant, mais c’était aussi un défi, parce que les autres personnages n’étaient perçus qu’à travers son regard. Je ne pouvais pas écrire Savannah autrement que de son point de vue à lui, qui ne correspond pas à sa vraie personnalité à elle. Il reste, à mes yeux, un personnage attachant, pas à cause de sa perceptibilité ou de son manque de perceptibilité, mais à cause de la franchise et de la naïveté dont il fait parfois preuve, ou le manque délibéré de bon sens qui l’accompagne tout au long de sa vie au sujet de Savannah. Il est pleinement conscient qu’être obsédé par une femme à ce point, pendant autant d’années, est complètement insensé, c’est quelque chose qui dérive peut-être d’un comportement vu à la télé ou dans un film, c’est quelque chose qui n’a absolument pas de sens. Cette fausse idéalisation est bien sûr condescendante. C’est un comportement dont le lecteur a conscience, mais pas le personnage, ce que j’apprécie beaucoup.

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Un été à Bluepoint » a l'étoffe d'un grand roman, mais il manque - de peu, il est vrai - son but.

Un premier roman très réussi, donc, qui se dévore avec beaucoup d’intérêt, et qui place Stuart Nadler comme un écrivain à surveiller parmi les auteurs américains.

2015 s’ouvre avec un grand roman américain. Stuart Nadler met la barre assez haute pour les auteurs à venir en cette rentrée.