Je crois que la mémoire est une construction qui, souvent, élude des épisodes de notre histoire.


Victor Del Arbol

© Víctor del Árbol

Toutes les vagues de l'océan

Victor del Árbol est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l’Histoire, il travaille dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne.
Dans la collection “Actes noirs” ont paru ses romans La Tristesse du samouraï (2012, prix du polar européen 2012 du Point et finaliste du prix polar SNCF 2013) et La Maison des chagrins (2013).

Alcázar a dit : “Ainsi avançait le monde, lentement, par de petits gestes héroïques et stériles.” Pensez-vous que les vrais héros existent ? Qu’est-ce qu’un héros, selon vous ?

Oui, les héros existent. Ce sont ces hommes et ces femmes qui s’engagent avec leur temps, avec leur réalité, ceux qui ne se résignent pas à être un océan, mais qui luttent pour être une goutte. Il arrive que celui qui lutte pour pousser sa famille vers l’avant, que celui qui décide d’aimer sans mentir, que celui qui essaie de rester digne et de ne pas se trahir, n’ait pas conscience de son rôle de héros. Ces héros qui choisissent leurs batailles, qui tombent et se relèvent, et qui ne perdent jamais la face. C’est en ces héros, souvent anonymes, que je crois.

Vos personnages sont nuancés, vous les peignez dans une vaste gamme de gris. Quelle relation entretenez-vous avec les personnages de votre roman ? D’où viennent-ils ?

J’essaie de les comprendre dans leur humanité, qui est la mienne et celle de n’importe qui. Je les définis d’abord physiquement, psychologiquement, j’établis leurs biographies, j’écoute ce qu’ils disent, je regarde ce qu’ils font. Et après les avoir longtemps observés, je les remets en cause. Je remets en question leurs supposées certitudes. Je tente de rompre avec leurs préjugés… En définitive, j’essaie de fendre leurs carapaces pour arriver au cœur de ce qu’ils sont. Dans la plupart de cas, des êtres contradictoires, fragiles, vacillants.

Le roman est imprégné d’une nostalgie et d’une tristesse constante. Comment avez-vous créé cette atmosphère ? Y a-t-il un processus d’écriture particulier ?

Le roman qui explore l’être humain sera toujours teinté de clairs-obscurs, de la tristesse d’avoir perdu la naïveté enfantine, de l’innocence que nous dérobe le temps qui passe. Perdre l’enfance, c’est être livré à un monde de contraintes, de concessions, un monde dans lequel nous ne pouvons plus regarder la réalité en face. Nous poursuivons notre chemin, et il est souvent difficile.
Je ne prétends pas le cacher, mais je crois qu’il y a quelque chose de beau et de tendre dans chaque être humain, une certaine solitude qui se manifeste à la naissance comme à la mort, et dans cette vaine intention de perpétuer notre existence à travers l’art, la poésie, la musique, nos enfants…

La plupart de vos personnages ont, en quelque sorte, signé une trêve avec leur mémoire. Ils l’ont modifiée, la faisant passer pour un oubli qui n’en est pas un…

C’est une chose que font les sociétés qui, d’une certaine façon, ont besoin, d’un compromis avec leur passé. L’Espagne en est l’exemple parfait. Je crois que la mémoire est une construction qui, souvent, élude des épisodes de notre histoire. Ceux-là mêmes qui perturbent le discours qui nous définit, ou qui prétend nous définir. Si bien qu’en devenant récit, la mémoire ment, en ce sens qu’elle n’est pas disposée à assumer pleinement toutes les péripéties du passé. Nous faisons semblant de nous intéresser au futur. Peut-être parce que nous sommes des « nomades de la lumière », comme le disait de Staël, parce que l’obscurité que nous laissons derrière-nous nous effraie.

On ne peut pas modifier le passé, et vous avez évoqué à plusieurs occasions le besoin de travailler sur la mémoire nationale. Si cela dépendait de vous, quelles mesures concrètes mettriez-vous en place pour y parvenir ?

J’exhorterais les générations ayant vécu les pires années de la dictature à se rendre dans les écoles pour en parler. Je ferais de la Guerre civile et du franquisme une matière d’étude approfondie dans les lycées. Je convoquerais une assemblée d’écrivains, d’historiens, de journalistes et d’hommes politiques afin d’établir une sorte de « dix commandements » contre le manichéisme, la manipulation sectaire et le mensonge. Je transformerais le Valle de los Caídos en siège central des archives de la Guerre civile et en un centre d’études. J’ouvrirais les fosses communes et serais le porte-parole des familles qui veulent récupérer les leurs. Il y a tant de choses qui pourraient être faites contre la trivialisation et l’oubli. Et la première serait de doter d’un contenu concret – avec des fonds suffisants – la loi dévaluée de la Mémoire historique.

Finalement, en tant qu’écrivain, quelles sont pour vous les limites à ne pas franchir ?

À mon avis, un écrivain ne doit pas transformer la fiction en pamphlet. Parce que le pamphlet, forcément dogmatique, finit par devenir un cliché. Un écrivain ne ment pas, il explore les différents aspects de la réalité, et tente de le faire avec honnêteté intellectuelle, effort esthétique et volonté littéraire. Tout ce qui ne correspond pas à cela est certes respectable, mais n’est pas valable pour moi.

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Au fil des six cents pages extrêmement denses, de cette navigation entre le passé et le présent, l'écrivain ne néglige jamais ses personnages, ni son lecteur, qu'il sollicite en permanence, [...].

Saga historique dans la meilleure tradition, roman initiatique, enquête autant historique que policière … Toutes les vagues de l’océan est tout cela à la fois.

Víctor Del Árbol signe un polar dense et ambitieux qui sonde avec beaucoup de perspicacité les tréfonds de l’âme humaine.