Dans un roman, les personnages doivent avoir un but spécifique, à chaque instant, sur chaque page


Aleksandar Gatalica

Aleksandar Gatalica © Misha Obradovic

À la guerre comme à la guerre !

Né en 1964 à Belgrade, Aleksandar Gatalica est un des auteurs majeurs de la Serbie contemporaine. Il est également traducteur de nombreuses œuvres grecques classiques, critique musical et éditeur dans la presse. Il a publié six romans et autant de recueils de nouvelles ainsi qu’un guide de Belgrade pour les visiteurs étrangers. La musique, plus particulièrement le piano, est sa grande source d’inspiration. Il est aujourd’hui le responsable de la Fondation de la Bibliothèque Nationale de Serbie.

Le roman présente un grand nombre de personnages, certains d’entre eux se croisant au cours du récit. La structure du roman est très fluide, passant d’un personnage à un autre sans qu’il y ait de séparation et, paradoxalement vu le sujet du livre, sans qu’il y ait de frontière. On rencontre par exemple un soldat allemand qui tombe amoureux d’un soldat polonais combattant aux côtés des Français… Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le processus d’écriture du roman ?

Ce n’était pas facile. Quand on fait le choix conscient de ne pas avoir un ou des personnages principaux, on fait également le choix d’un roman ayant une construction fluide. Ayant déjà écrit plusieurs romans, je savais que ce serait un problème, mais je voulais présenter quelque chose de différent, quelque chose qui s’éloigne d’un mode réaliste. Quand je me suis rendu compte que je voulais écrire un roman choral, je me suis dit que ne pouvais pas juste écrire un roman Tolstoïen au XXIème siècle, je devais innover. D’où cette structure, que l’on suit comme un courant. Bien sûr, j’ai rencontré de nombreux problèmes, auxquels je m’attendais. A certains moments, j’avais l’impression d’être devant une machine à laver tournant vite, très vite, à mille rotations par minute. Mes personnages ont tendance à entrer et sortir du roman assez fréquemment, et je devais trouver un moyen technique de les faire se retrouver au centre de l’intrigue et d’être tous plus ou moins liés aux autres. Le résultat me plaisait mais je ne savais pas s’il plairait aux lecteurs.
Mes premiers lecteurs furent les lecteurs serbes, et l’accueil fut très positif, le livre a été imprimé vingt-six fois et plus de 40000 exemplaires ont été vendus. J’étais ravi qu’au XXIème siècle, cela plaise à tant de lecteurs, et j’espère que ce sera également le cas en France. Lors du processus d’écriture, il n’est pas possible de savoir ce qui va plaire ou déplaire au lecteur, parce que l’auteur suit une idée précise et veut aller au bout de l’écriture en suivant cette idée.

Ma deuxième question portait justement sur l’accueil que le livre a reçu en Serbie…

Le roman a reçu deux prix littéraires importants en Serbie, la même année, ce qui est rare. Je crois que c’est la troisième fois en cinquante ans en Serbie qu’un même livre reçoit deux prix importants au cours de la même année. En Serbie, lorsqu’un livre a du succès, il se vend tout au plus à 15000 exemplaires. Il y a 7 millions d’habitants, ce qui est peu comparé à la France, et à 15000 exemplaires on considère que c’est un best-seller, mais quand on a atteint les 40000 exemplaires vendus, je ne savais pas comment expliquer le phénomène autrement que par le succès du bouche à oreille. Un lecteur a aimé, il en parle à ses amis ou sa famille, c’est du marketing direct. Je ne vois pas d’autre explication. C’est grâce à cet accueil que des traducteurs ont repéré le roman et l’ont recommandé à Belfond, qui a décidé de sortir ce titre en France, et j’en suis très heureux.

Comment avez-vous organisé vos recherches autour du roman?

J’ai commencé par lire des journaux, pas seulement en serbe mais également en anglais, ainsi qu’en allemand. Je me suis ensuite rendu compte que j’avais besoin de témoignages de gens ayant vécu à cette époque. Ce n’était pas facile de trouver de tels documents, parce que la plupart des documents ont été traduits ou écrits en anglais. J’ai beaucoup utilisé le site Europeana, qui est une bibliothèque numérique européenne, afin d’échanger des livres en PDF. Grâce à la bibliothèque de l’université de Belgrade, j’ai pu utiliser ce service, et j’ai reçu plus d’une centaine de livres en PDF, c’était une vraie mine d’or. Il était impossible de trouver ces documents en Serbie, ils étaient soit épuisés soit difficilement trouvables, même en anglais. J’ai reçu notamment les mémoires d’un paléologue qui était également l’ambassadeur français à Moscou à cette époque, ainsi que les livres de John Reed. C’était très important pour moi parce que lors de l’écriture d’un roman tel que celui-ci, il faut d’abord trouver des documents renseignant les événements. Il faut également de la vie, des émotions, celles que l’on trouve dans les témoignages. Il faut véhiculer la façon de penser et les espoirs des personnes qui ont été témoins de révolutions, de guerres, et la mission de l’écrivain est de recréer ces émotions dans son roman.

Il y a un réalisme magique assez prégnant dans le roman. On fait la connaissance d’un docteur qui entend les morts parler, on croise des fantômes lors de l’épidémie de typhus ravageant Belgrade, et on se retrouve dans une tranchée métamorphosée en hôtel de luxe. Quelle signification cela avait-il pour vous d’intégrer cette dimension fantastique au sein du roman ?

C’est important pour moi. Quand j’étais étudiant en lettres, un de mes professeurs m’a dit que la littérature n’était pas une réplique du monde réel, elle était son propre monde, indépendante de notre réalité, et qu’un bon écrivain se devait de créer un nouveau monde. Une manière d’intégrer le lecteur à ce monde est d’inclure cette dimension fantastique, en tout cas c’est ma manière de procéder, et ce depuis mon premier livre. Mes lecteurs sont habitués à ces tournants fantastiques, à ces personnages hauts en couleurs.
Ce qui m’importe également, c’est que le lecteur soit entièrement conscient, depuis la première page, qu’il est dans un autre monde, pas dans une simple réplique de la réalité. Notre quotidien peut vite devenir ennuyeux, on perd du temps, on ne fait rien de la journée ; dans un roman, les personnages doivent avoir un but spécifique, à chaque instant, sur chaque page, il est impossible pour eux de perdre du temps.