La seule formation qui vaille pour l’écrivain : la lecture !

La lanterne d'Aristote

Un livre écrit dans une langue superbe, le français à l’état pur. Un entretien sans flagornerie mené de main de maître par Joseph Bialot.

Thierry Laget, vous venez de sortir, chez Gallimard, La lanterne d’Aristote. Sans flagornerie, je dois dire que votre ouvrage est un coup de projecteur sur une langue française totalement démolie, anglicisée, informatiquée. Vous écrivez dans une langue éblouissante sans verlan, tagalog ou machagouina. Il m’a fallu prendre parfois un dictionnaire (ce n’est pas un reproche, comprendre la définition d’une pépite inconnue est un bonheur) et pourtant je crois que je maîtrise assez couramment le français. Quelle est votre formation pour maîtriser pareil vocabulaire ?

La seule formation qui vaille pour l’écrivain : la lecture ! Mes diplômes universitaires ne m’ont jamais beaucoup servi. Je voulais être un écrivain à l’ancienne, l’un de ceux qui refusent de laisser la langue parler à leur place. Cela ne s’enseigne pas. J’ai passé des années à déchiffrer les manuscrits de Proust à la Bibliothèque nationale (j’ai collaboré à l’édition de la Recherche du temps perdu dans la Pléiade), j’ai étudié la mécanique des textes chez Flaubert (j’ai donné une édition de Madame Bovary chez Folio classique) ou chez Stendhal — dont j’ai raconté la vie à ma façon, dans la collection « L’Un et l’autre », chez Gallimard. C’est en me frottant à ces auteurs, à leurs manuscrits, à leur vie, que j’ai appris l’essentiel de ce qu’un écrivain doit savoir. En même temps, j’ai beaucoup écrit, des romans, des essais, des poèmes, j’ai effectué d’innombrables travaux alimentaires, j’ai fait le nègre pour différents éditeurs, pratiqué le « rewriting » à grande échelle, j’ai traduit des dizaines de livres de l’italien, rédigé des notices biographiques, et même des épitaphes pour les cimetières ! J’ai donc fini par me constituer un certain vocabulaire, sans jamais, je l’espère, céder à la préciosité. Simplement, j’aime les mots, tous, sans exclusive, et je veux les faire vivre.

Comme le narrateur de La Lanterne d’Aristote, vous vivez donc au milieu des livres.

Au milieu des textes, plutôt, car, s’il est vrai que, à l’invitation d’une authentique comtesse, le narrateur se fait le bibliothécaire d’un château, il ne tarde pas à élargir son champ d’action, à rencontrer des personnages, des femmes surtout, qui le séduisent et qui l’intriguent, et qui le détournent de son œuvre de catalogage. C’est que tout, dans une bibliothèque, est fait pour distraire le lecteur : les livres sont vivants, les histoires qu’ils racontent sont vécues, ça fermente, ça déborde ! En écrivant La Lanterne d’Aristote, je lisais les trente-deux volumes des œuvres de Walter Scott dans une édition de 1830, des romans gothiques, Alexandre Dumas, etc. Il en est resté quelque chose dans mon livre : des souterrains hantés, des tours dont les fenêtres s’éclairent la nuit, des chapelles troubadour, des mariages brisés devant l’autel, des lettres mystérieuses, du suspens, tout cet ancien répertoire du grand roman anglais, qui a façonné la littérature française du XIXe siècle et dont je suis convaincu qu’il peut encore féconder le roman du XXIe, pour peu qu’on se donne la peine (ou le bonheur) d’y croire. On dit que le roman est mort : le roman, admettons, mais pas le romanesque. Ainsi, le héros de mon roman vit d’abord des aventures romanesques, qu’il affronte avec la naïveté de celui qui ne connaît vraiment que les livres : c’est ce décalage ironique entre ses rêves et la réalité que j’ai voulu reproduire.

Le héros vit dans son rêve, dans sa tour d’ivoire, mais la réalité y fait parfois irruption avec une certaine brutalité. La crise des subprimes, l’effondrement de l’économie, internet, le spam, la mondialisation : le monde moderne s’invite dans la partie de campagne…

Tout doit servir au roman, qui est une grande machine à recycler. Il se trouve que je fais confiance au hasard. J’écris lentement et j’ai le temps de voir le monde changer autour de moi. Les accidents du temps réel deviennent les accidents du roman, influencent son écriture, ses péripéties. J’avais par exemple besoin de ruiner l’un de mes personnages : l’affaire des subprimes est venue me donner un coup de main. Un autre jour, j’ai commencé à recevoir des courriels de jeunes femmes russes qui cherchaient une bonne âme pour les épouser : j’ai aussitôt fait adresser des messages de ce genre à mon héros, qui, lui, a répondu aux jeunes Russes. Nous avons tous reçu de tels courriers, accompagnés de la photo d’une jolie blonde aux yeux de fée : nous les avons illico placés dans la corbeille de notre ordinateur. Le romanesque commence quand on décide de répondre, quand on cesse de se méfier. Qui a envoyé le message ? Qui se cache derrière la photo ? Tout se mêle, le passé et le présent, l’amour et l’argent, la prose et la poésie, la musique et le théâtre, et c’est encore la leçon du grand roman à la Walter Scott, cet art de concilier les contraires en tissant les intrigues : découvrirons-nous le secret de la comtesse ? trouvera-t-elle des fonds pour entretenir son château ? le narrateur restera-t-il au château ?

Et la lanterne d’Aristote, dans tout cela ?

C’est le nom que les zoologistes ont donné au système masticatoire de l’oursin, que le philosophe Aristote fut le premier à décrire, de même qu’il fut le premier à énoncer les règles d’un récit captivant. Je n’allais tout de même pas me priver d’une si jolie métaphore ! La Lanterne d’Aristote, enfin, c’est le titre d’un roman dans le roman, d’un manuscrit écrit, selon la méthode de l’autofiction, par une marchande des quatre saisons que rencontre le narrateur : pour elle, sans doute, une sorte de nombril doté de piquants ; pour lui, à qui elle confie cet ouvrage, une lumière jetée sur la vie de cette femme dont il est amoureux. Parce qu’il s’agit aussi et surtout — j’allais oublier de le préciser — d’un roman sur l’amour et sur le bonheur.

Merci, Thierry Laget, de votre obligeance. Dans la grisaille actuelle, vive donc l’amour et le bonheur. Sans oublier les oursins, bien sûr !

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ce roman honore bien les cent ans des Editions Gallimard, car il est un bel hommage à la littérature française et antique.

Thierry Laget,La lanterne d'Aristote,Gallimard,septembre 2011