Ces relations maternelles et fraternelles ne cessent de m'émouvoir et de me fasciner


Amanda Hodgkinson

Amanda Hodgkinson (c) Angus Muir

Rose et ses soeurs

Amanda Hodgkinson est une romancière britannique. Son premier roman 22 Britannia Road fut un best-seller dans de nombreux pays. Rose et ses soeurs est son deuxième roman.

Dans le roman, on suit plusieurs générations de femmes sur près d’un siècle. Dans une des critiques du livre, un journaliste a écrit que vous étiez une « chroniqueuse de la vie des femmes au vingtième siècle ». Cela a t-il pour vous une signification aussi importante que d’être romancière ?

J’étais ravie de lire ce commentaire, mais également surprise. Il est vrai que je me suis penchée sur la vie des femmes, mais en faisant cela, on inclut bien sûr la vie des hommes. Je m’intéresse au thème de la famille, des relations, au fait d’être femme à certaines périodes de l’histoire au cours du vingtième siècle. L’idée que je sois une chroniqueuse de la vie des femmes au vingtième siècle, cela m’a beaucoup plu. Je ne sais pas si c’était mon but premier, mais j’étais heureuse de lire ça.

Un chroniqueur raconte de la fiction à sa manière. Je raconte juste des histoires pour divertir, mais je voulais également aller plus loin que de raconter simplement la vie des gens, je voulais raconter les histoires de chacun, de l’évolution du vingtième siècle, cela m’intéresse beaucoup. Je voulais que cela fonctionne à plusieurs niveaux.

Les destins des protagonistes sont influencés d’une manière ou d’une autre par les circonstances de l’histoire, notamment les deux guerres mondiales. Cependant la guerre demeure à l’arrière-plan. Pourriez-vous nous parler un peu de cette approche ?

Je pense qu’un grand nombre de livres a été écrit au sujet de la guerre. Je voulais écrire au sujet des conséquences que la guerre a sur la vie de tous les jours, mais pas nécessairement ce que c’est que d’être sur un champ de bataille ou d’avoir une arme à la main, mais ce que c’est que de revenir chez soi, de gérer une famille, une maison, de nourrir ses enfants, d’essayer de se remettre au travail. Je pense que, notamment au Royaume-Uni, pendant la première et la seconde guerre mondiale, les femmes ont endossé de nombreux rôles. Certaines travaillaient dans des usines. Soudain, cela se passait à l’extérieur de la maison, alors qu’avant, elles étaient, d’une certaine manière, invisibles.

Dans Rose et ses sœurs, je voulais m’attarder sur la vie ordinaire de ces gens, sur les effets que la guerre a sur une famille, sur la dynamique d’une famille, ainsi que sur les générations à venir. Je pense qu’on se penche beaucoup sur le nombre de gens tués, le nombre de bâtiments détruits, mais on ne se penche pas assez sur les conséquences que cela a sur ceux qui restent et sur les futures générations. Je voulais étudier l’aspect personnel et privé de la guerre. Cela m’intéresse davantage, d’une certaine manière, parce que le chaos et la destruction causés par la guerre est évident, quand on peut voir des bâtiments en train d’être détruits par exemple. Mais les dégâts psychologiques causés par la guerre, dans la vie de tous les jours, sont moins visibles à l’œil nu, et je voulais vraiment m’attarder sur ce sujet.

La vie des deux sœurs, Nellie et Vivian, est intrinsèquement liée à leur lieu de naissance dans le Suffolk. Cela influence leur vie de bien des manières, bien que Nellie essaie tant bien que mal d’y échapper. En tant qu’écrivain, avez-vous l’impression que l’attachement d’une personne à un lieu en dit long sur son identité ou sa vision du monde ?

Je pense que oui. C’est sans nul doute un sujet qui me tenait à cœur dans Rose et ses sœurs. Je m’intéresse assez à l’idée que l’identité de chacun trouve ses racines dans une sorte de géographie, de sorte que si une personne est née près d’une rivière, elle aura probablement une autre vision du monde qu’une personne née dans le désert. Si une personne grandit près de la mer, peut-être deviendra t-elle un matelot, et aura une autre vision du monde… Je pense que la géographie est un élément important de notre identité, et certainement pour Nellie et Vivian. A un moment dans le roman, Nellie dit à son petit-fils : « nous sommes des enfants de la rivière, toi et moi », et j’aimais cette idée de grandir près de la rivière, cette rivière incarnant à la fois un lieu sûr et une sorte de prison pour eux. Elles étaient emprisonnées dans ce cottage, dans cette vie cloisonnée. Et pourtant cela en dit long sur leur identité et ce qu’elles sont. Les décisions qu’elles prennent ensuite découlent du fait d’avoir grandi dans un petit cottage à côté de la rivière.

Je pense en effet qu’il y a un lien entre notre identité et notre origine géographique, et je pense qu’on peut devenir quelqu’un de différent si on s’installe ailleurs. Je pense que c’est le cas de Nellie quand elle part s’installer à Londres, qui, symboliquement, est aussi aussi éloigné que possible du cottage dans lequel elle a grandi. Elle abandonne sa petite rivière pour la Tamise et une vie citadine, et devient quelqu’un d’autre, d’une certaine manière. Elle établit ses propres règles. En fin de compte, elle détourne les règles de son époque. La manière dont elle choisit de vivre est assez choquante, même si elle maintient à garder cet aspect-là privé.

Du début jusqu’à la toute fin du roman, la rivière est un élément très important qui semble couler dans leurs veines.

Oui, elle est presque un personnage à part entière, l’idée que cette rivière est une forme, son flot est constant. Bien qu’elle soit permanente, l’eau qui l’habite change constamment. Pour moi, cela correspondait de bien des manières à l’histoire que j’essayais de raconter. La vie d’une personne peut prendre bien des formes différentes, avec les naissances, les décès, les mariages, et toutes les vies sont différentes même si elles se ressemblent, donc l’idée de l’eau qui se déplace au sein de la rivière correspond à l’idée de changements qui traversent ces générations.

Aucun des protagonistes ne grandit dans une famille « traditionnelle », mais ils ne manquent pour autant pas de figures maternelles ou paternelles. La frontière entre le lien maternel et le lien fraternel est presque floue. Pensez-vous que c’est un aspect pérenne des relations familiales ?

Je pense, oui. Ces relations maternelles et fraternelles ne cessent de m’émouvoir et de me fasciner. Elles sont compliquées et splendides et malgré tout si durables et solides. Ce genre de liens peut être à la fois si fort et si exaltant, plein d’espoir. Il peut être également si destructif. Je pense que ce qui m’intéresse, c’est la façon dont beaucoup de gens nourrissent un certain idéal de la famille. Aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, il y a des familles recomposées, plusieurs mariages, des enfants de ces mariages, la famille existe sous différentes formes. Il y a de nouvelles dynamiques auxquelles nous sommes confrontés. Je pense que la famille évolue, tout simplement, et les gens pour qui cela se passe bien sont ceux qui établissent leurs propres règles, qui disent « notre famille, elle est comme ça », et ça ne ressemble peut-être pas à l’image idéale qu’on trouve dans un magazine ou qu’on se fait de la famille, mais pour eux, c’est comme ça que ça fonctionne. Je pense que ce sont ceux qui s’en sortent le mieux, ceux qui font face coûte que coûte, et qui trouvent un moyen de vivre ensemble ou séparément. Ce lien entre les membres d’une même famille est fascinant et si compliqué.

La vie de ces femmes est bouleversée par des événements tragiques, et elles se retrouvent contraintes à vivre selon les règles que la société leur impose, et au final se doivent de grandir plus vite que les autres jeunes femmes de leur âge. Diriez-vous cependant qu’il s’agit d’un roman initiatique ?

Oui, pour chacune d’entre elles, sans aucun doute. Je voulais avoir différents protagonistes, parce que je voulais observer ces différentes facettes, ces différents états. J’ai grandi avec mon arrière-grand-mère qui est morte quand j’avais 18 ans, elle était donc très âgée. J’ai grandi dans une famille où j’étais souvent dans la même pièce que mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, et ma mère. Je me rappelle très clairement observer ces quatre générations et me dire que même si je les aimais profondément, je ne connaissais vraiment rien à leur sujet. Je les connais depuis que je suis née, mais je ne sais pas à quoi ressemblait leur vie auparavant. Je regardais mon arrière-grand-mère en me disant « ça ressemblait à quoi d’être une jeune fille à ton époque ? Quelles attentes avais-tu ? A quoi as-tu dû renoncer ? Qu’as-tu choisi d’avoir ? », et je regardais ma grand-mère en pensant, « à quoi ça ressemblait, pour toi, cette époque ? Est-ce que les expériences de ta mère ont changé et influencé ta vie ? ». Parce que nos parents influent grandement sur nous, qu’on le veuille ou nous. Il y a un poème de Philip Larkin qui commence par « Ils foutent ta vie en l’air, maman et papa ». Mais cela peut donner des choses splendides. Il s’agissait d’une histoire initiatique pour chacune d’entre elles, mais il s’agissait également d’étudier les attentes de chaque génération.