Mon intérêt portait notamment sur les conséquences que les institutions ont sur un individu


Darragh McKeon

Darragh McKeon © Philippe Matsas

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air

Darragh McKeon a grandi en Irlande et fut metteur en scène avant d’écrire Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. C’est son premier roman.

Qu’est-ce qui vous mené vers ce sujet en particulier ?

Je ne sais pas trop, il existe de nombreuses raisons à l’origine de nos décisions… Il y avait une organisation caritative en Irlande qui faisait venir des enfants de Tchernobyl chez nous. Quand j’avais douze ou treize ans, un groupe d’enfants est venu dans ma ville natale, qui est plutôt paisible et peu peuplée, et je pense que c’étaient les premiers étrangers que je rencontrais. Les filles étaient magnifiques, et nous étions tous très intrigués. Puis on a commencé à entendre des histoires à leur sujet. Ils ne parlaient pas l’anglais, et on ne parlait pas le russe, et on entendait des histoires sur les appartements dans lesquels ils vivaient, dans ces sortes d’immeubles monolithiques de l’époque soviétique, au neuvième ou au quinzième étage. Dans ma ville natale, le paysage est très vert, et les immeubles les plus hauts n’atteignent pas plus de trois étages. Leurs vies m’intriguaient. En commençant à faire des recherches sur Tchernobyl, je pouvais presque ressentir le tissu social qui se désintégrait. Je pense que c’est Mikhaïl Gorbatchev qui a dit que c’était le catalyseur annonçant la fin de l’ère soviétique. C’était le début de la fin.

Lorsque vous avez commencé vos recherches, avez-vous rencontré des obstacles ou des difficultés ?

Ma principale difficulté, c’était moi-même ! Je ne savais pas vraiment comment faire des recherches, j’ai un peu avancé à l’aveugle, j’ai passé un an à faire des recherches sur des équations chimiques, sur ce qui se passe au niveau physique, lors d’une fusion nucléaire. J’ai essayé de parvenir à un certain niveau de maîtrise du sujet, pendant un an et demi. Je suis allé sur des sites que je ne comprenais pas vraiment. J’ai commencé à me pencher sur l’aspect humain de cette histoire. J’ai lu un physicien russe qui citait H. G. Wells, et j’ai mis cette citation dans l’épigraphe du roman. Il s’agit de ce qui se passe au niveau moléculaire, au niveau de la matière, ou au niveau atomique, lors d’une réaction nucléaire. Cela reproduit la rupture des traditions au sein de la société, et j’ai trouvé cela très intéressant.

Ce ne fut pas très difficile de faire des recherches sur Tchernobyl, il y avait de nombreux documents disponibles. Il y avait beaucoup de photos, il y a de nombreux documentaires à ce sujet, mais peu de documents datant des années 1980. Les gens ne prenaient pas de photos dans la rue. Si quelqu’un prenait des photos, on l’aurait soupçonné d’être un espion ! Il y avait des séquences d’infos, mais peu de documents sur la vie quotidienne, ou rien qui ne renseigne sur ce que c’était que de vivre à Moscou dans les années 1980.

En ce qui concerne l’histoire sociale, avez-vous pu parler à des gens dont la vie avait été impactée par cette catastrophe ?

Non, en partie parce que je n’avais pas de contacts. J’écrivais depuis Dublin, puis ensuite depuis Londres, et par ailleurs, avant de décrocher un contrat de publication, j’étais juste un type avec un ordinateur portable.

Un élément distinctif du roman est l’atmosphère qui habite ce roman, à plusieurs niveaux. Il y a une atmosphère faite de matière radioactive, et une atmosphère lourde de silence et d’oppression, forçant les habitants à ne rien dire, à tout cacher. Quelle signification cela avait-il pour vous d’avoir cette atmosphère pesant sur la vie des habitants, à tous points de vue ?

Je pense que c’était délibéré. Mon intérêt portait notamment sur les conséquences que les institutions ont sur un individu. Je me demandais quelles conséquences la morale imposée par les institutions a sur les conversations de tous les jours, sur la manière dont les gens vivent. En Irlande, l’Eglise catholique aurait joué le rôle d’une telle institution. Cela a des conséquences dans la manière dont les gens se parlent entre eux, ou dans leur comportement.

Il y a une superbe vidéo que j’avais vue à Dublin il y a quelques années. Un photographe documentaire avait tout simplement disposé son appareil photo à l’extérieur d’une église, et il repérait les gens qui passaient devant, faisant le signe de croix, presque instinctivement. Ils ne se rendaient même pas compte qu’ils le faisaient. Ce genre de réflexe, la manière dont une institution peut s’insérer dans les pensées d’une personne, ça m’intéresse beaucoup. Quand on parle de la Russie Soviétique, ou même de l’Union Soviétique, on a plutôt tendance à penser aux années 1950, mais même dans les années 1980, la peur et la paranoïa qui régnaient à l’époque, il y avait seulement trente ans de différence. Cela ne se dissipe pas très rapidement ou très facilement.

Un des autres éléments importants du roman est la musique, et dans l’ensemble le livre est assez intrinsèquement lié aux cinq sens…

J’étais metteur en scène avant de devenir écrivain, et je pense que ça vient de là. C’est l’enfer quand on est en plein dedans, mais la beauté de la chose, c’est qu’on s’occupe de la lumière, du son, du mouvement. On en vient à apprécier comment ces choses se mettent en place entre elles, et j’ai gardé ça en tête pendant l’écriture du roman.

Je voulais justement vous demander si vous pensiez que votre carrière dans le théatre avait eu un impact sur votre écriture…

Oui, mais ce n’est pas tout. En tant que metteur en scène, ma mission est d’observer, de regarder les acteurs, qu’ils soient deux ou douze. Il faut commencer à savoir quand une scène s’anime, ou quand elle est sans vie. Cela aide beaucoup pour l’écriture. Après une certaine période de temps, je pouvais identifier rapidement s’il y avait une dynamique dans ce que j’écrivais.

On suit Yevgueni pendant plusieurs décennies. Diriez-vous qu’il s’agit d’un roman initiatique ?

Je pense que c’est le cas.  Après avoir écrit ce roman, je suis tombée sur une citation de Nietzsche, qui dit « Nous avons l’art pour ne pas périr de la vérité ». J’aime beaucoup cette citation, parce que je pense qu’elle fonctionne de deux manières. On pourrait dire que l’art est simplement une distraction, que c’est quelque chose qui occupe notre temps, pendant que le monde s’écroule autour de nous. Ou on pourrait considérer que c’est quelque chose qui perdure et qui nous donne de l’espoir. Je pense que, rétrospectivement, je considérais les deux aspects de cette phrase.

Lus sur le Web (2 articles)


Un premier roman excellent avec lequel j’ai passé un très bon moment de lecture. Attention, il n’y a aucun suspense mais l’auteur a mis les mots, et de magnifiques mots, simples, sur ce qui s’est passé avant, pendant et après Tchernobyl en 1986, en Union Soviétique.

C’est un de ces romans où il faut se ménager de nombreuses pauses pour ne pas quitter son atmosphère, tout en faisant durer le plaisir du texte. Le style allie sobriété et poésie, et fait souvent affleurer l’émotion sans chercher à extirper des larmes à tout prix.