On est encore dans une époque un peu ennuyeuse de domination américaine


Momus

Momus

Momus est écossais et écrit notamment des chansons, des articles, de la fiction. Il nous parle ici de son roman UnAmerica, publié par Le Serpent à Plumes.

Dans le monde d’UnAmerica, Dieu est celui qui demande à Brad Power, protagoniste, d’aller désinventer l’Amérique pour le bien de tous. Pourquoi Dieu en particulier ?

Les Américains ont confiance en Dieu apparemment, parce que je crois qu’ils disent ça souvent. Mais leurs actes ne sont pas trop en accord avec cette croyance, il y a un conflit entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Ce n’est pas très chrétien. Je ne suis pas personnellement croyant, mais je porte un grand intérêt à la religion. J’ai juste voulu imaginer Dieu, comme d’autres ont imaginé Jésus, et en faire un vieil homme pathétique, qui travaille dans un fast-food, souffre d’un problème cérébral, et voudrait, comme dernière volonté, détruire Sodome et Gomorrhe, c’est-à-dire l’Amérique.

Dieu s’est affaibli et l’Amérique aussi. C’est un soleil couchant, donc c’est le moment de tirer sur l’ambulance, mais c’est peut-être un peu lâche de ma part. Il y a déjà le soleil levant des pays asiatiques, ou même de l’Inde. Ces pays vont dominer le monde, même si pour l’instant, c’est surtout la Chine qui domine économiquement. Mais culturellement, pas vraiment. On est encore dans une époque un peu ennuyeuse de domination américaine.

Pour moi c’est très ennuyeux, parce que je suis vieux, j’ai 55 ans, et toute ma vie, les gens ont porté des jeans, et tout ça, ça m’ennuie à pleurer. Je porte des salwar kameez pakistanais en ce moment, et je veux bien voir des choses comme ça partout, pour que les gens soient influencés par une culture différente.

Il n’y a pas vraiment de progression culturelle, les gens écoutent les mêmes musiques maintenant qu’il y a trente ans. Pour moi, c’est juste une question d’ennui.

Un des protagonistes a la particularité de raconter des histoires que Brad définit comme étant du « réalisme spéculatif ». Pensez-vous que cela pourrait s’appliquer au roman ?

En fait, le sens que j’ai conféré à ce terme dans mon livre n’est pas forcément le bon. En philosophie, il a une signification différente, un peu plus compliquée. Je voulais quelqu’un qui peut inventer des histoires qui peuvent être vraies mais qui ne le sont probablement pas, avec des détails très spécifiques. Dans le roman, ça lui permet d’être dans une démarche empathique, de sympathiser avec les gens qu’on ne voit pas, mais qui sont peut-être les gens qui fabriquent ses vêtements, au Tadjikistan, au Bangladesh, et puis les gens qui ensuite achètent les vêtements, au Japon par exemple…

C’est presque comme une photo de Andreas Gursky, où on voit un énorme entrepôt avec beaucoup de lumières, des bateaux, des produits qui s’en vont, c’est une image de quelque chose qu’on ne peut pas vraiment montrer dans une seule image, c’est la mondialisation de tous les réseaux de transports.

Et ce personnage, comme un Bouddha, a cette vision, et il finit tué par des hooligans dans un parc. C’est un Sino-Américain, qui a des visions globales. Un peu comme Borges et son idée de l’Aleph, l’endroit dans le monde où on peut voir tout le monde. Peut-être que l’Aleph, maintenant, c’est Google. Peut-être qu’avec Google on peut voir les mêmes choses.

Dans le roman, Brad Power travaille dans un magasin sans être payé, et se doit d’être disponible à toute heure du jour et de la nuit. Pensez-vous envoyer UnAmerica à tous les PDG américains ?

C’est une satire du néolibéralisme, bien sûr, mais c’est une épée à double tranchant, c’est peut-être une forme de gestion idéale pour les démons du capitalisme, mais j’espère que ce n’est pas le cas. J’espère que c’est évident qu’on ne traite pas des gens comme ça.

Si on tape « Unamerica » dans un moteur de recherche, on tombe sur mon livre, mais aussi sur le livre d’un monsieur d’extrême-droite, qui dit que l’Amérique a perdu ses valeurs et qu’il faut lutter pour respecter les valeurs de la constitution, donc Unamerica est plutôt un terme employé par la droite au final.

Puisque vous êtes également musicien, quelle bande-son imagineriez-vous pour accompagner la destruction de l’Amérique ?

La musique de Kraftwerk, et c’est pour ça qu’ils sont dans le roman. Cependant, ce sont des gens qui ont refusé l’Amérique, et, ironiquement, qui ont refusé la musique noire, qui est pourtant le plus beau cadeau de l’Amérique au reste du monde. Mais en refusant cette musique, ils sont devenus la base du hip-hop et de la nouvelle vague de la musique noire.

Le refus de l’influence peut être le début de la générosité. Ce n’est pas nécessairement complètement de l’agressivité passive, et je pense que Jacques Chirac l’a dit très bien à l’époque de la Guerre du Golfe ; même de bons amis peuvent être en désaccord. Il n’est pas question d’une coalition des volontaires, comme Tony Blair qui voulait soutenir l’Amérique sans condition, il est plutôt question de mettre en avant son avis, son opinion, de négocier avec ses amis. Sinon on est un Yes Man, un petit caniche.