Je pense que la violence physique n'est pas aussi intéressante que la violence psychologique


Yiyun Li

Yiyun Li © Randi Lynn Beach

Plus doux que la solitude

Yiyun Li est née en 1972 et a grandi à Pékin avant de s’installer aux États-Unis en 1996 pour ses études de médecine. Après son diplôme d’immunologie, elle a décidé de se consacrer à l’écriture. Plus doux que la solitude est son deuxième roman.

Le roman a pour sujet le poids du passé, et comment y faire face. Pensez-vous que, peu importe ce qu’on en fait, le passé finit par définir chacun de nous ?

Ce qui m’a motivée à écrire ce roman, c’était de voir comment une seule chose, un événement, peut avoir d’importantes répercussions sur la vie de ces personnages. Certaines choses ne meurent jamais. Les gens ne meurent jamais, ils sont toujours là. C’est quelque chose qui m’a toujours intéressée. Même des faits mineurs peuvent avoir d’importantes répercussions. L’histoire personnelle, l’intime, c’est ce qui m’intéresse, et c’est quelque chose qui ne meurt jamais.

Avez-vous l’impression que l’attitude des personnages dans le roman reflète l’attitude de votre propre génération?

Je pense qu’au sein de ma génération, il y a beaucoup plus de couples qui se séparent. Cela peut être dû à l’instabilité du mariage mais aussi au fait que les gens se déplacent de plus en plus. Autrefois les gens restaient au même endroit toute leur vie, désormais ils changent de carrières et de pays, et toutes ces choses participent à l’instabilité du mariage.
Je pense qu’en Chine, les gens regardaient vers l’Ouest, vers l’Amérique, et ils se disaient « oh, ils sont libres », en sous-entendant « libres de divorcer ». Maintenant, les gens peuvent aussi divorcer en Chine, donc c’est intéressant que le parcours de ces personnages les amènent en Amérique.

Ruyu et Moran font le choix délibéré de la solitude. Pour se préserver ?

Je pense que c’est intéressant, parce que Ruyu choisit la solitude, mais à la fin du roman, elle admet n’avoir jamais choisi la solitude, elle l’a subie. C’est une différence importante. Elle s’est isolée de l’amour pendant toute sa vie, ce qui, encore une fois, n’est pas de la solitude. Je pense que pour Moran, la solitude était un fantasme. Elle pensait qu’avec la solitude, elle pourrait se protéger du monde, mais elle n’a pas réussi.

En ce qui concerne Ruyu, je pense que les gens comme elle feraient mieux de se tenir à l’écart des autres, et je pense qu’elle en a conscience. Elle n’a pas vraiment envie de s’immiscer dans la vie des gens, elle pense qu’il est plus facile d’être toute seule.

Pensez-vous que la solitude a mauvaise réputation?

Absolument. On a l’impression d’être un dinosaure si on n’est pas sur les réseaux sociaux, et je pense que les gens oublient parfois comment être avec les autres. Il faut toujours que quelqu’un soit témoin de leurs moindres faits et gestes ! Quand ils déjeunent, quand ils boivent un verre, quand ils font la fête. Mais je pense qu’une vie solide, une vie bien vécue, c’est une vie qui ne repose pas sur le regard et l’opinion des autres, et je pense que c’est à ce moment là que la solitude fonctionne vraiment pour nous. Je ne sais pas comment ça se passe ailleurs, mais aux États-Unis, les gens n’aiment vraiment pas la solitude.

Bien que le roman se compose de quatre personnages dont les histoires s’entremêlent, chaque chapitre se focalise sur un seul personnage, ou sur la relation entre deux d’entre eux. Pourquoi ce choix ?

Quand j’ai mis en place la structure du roman, il y avait deux chronologies : 1989 et 2010. Pour moi, c’est important, car nous devons connaître les deux chronologies. Ce qui m’importe c’est que tous les personnages sont rassemblés en 1989, et ils se dispersent et ne se revoient plus jamais, mais ils font déjà l’expérience de la solitude en 1989, et ne changent pas vraiment au fil du temps.

Une des interrogations majeures du roman porte sur la famille, et comment elle peut regrouper à la fois la famille biologique et la famille « construite ».

Je pense que la famille est un pilier dans la vie de chacun. Certains des personnages dans le roman ont des parents, mais qu’ils ne voient pas souvent. Ruyu est abandonnée, et est élevée par deux femmes étranges. Moran a une famille, mais elle s’est éloignée de ses parents. Pour moi, à travers ces personnages, on a une perspective différente : les orphelins veulent trouver une famille, et les enfants qui ont des parents veulent être orphelins.

Qu’est-ce qui vous a amenée à écrire au sujet de Tian’anmen?

Il s’agit véritablement de l’histoire de ma génération. Je pense que l’empoisonnement et toutes ces choses seraient survenues sans les événements de Tian’anmen, mais si j’avais écrit sur la Chine sans écrire dessus, c’est comme si j’avais écrit sur l’Europe dans les années 1940 en occultant entièrement la guerre. J’écris sur ces gens-là car l’histoire est déjà survenue dans leur vie.

L’histoire, et notamment les grands événements, cela se passe toujours en surface. Si on se penche sur le cas des événements de Tian’anmen, on voit que c’est un tissu de mensonges. Je pense que l’histoire personnelle est plus intéressante, parce qu’on ne peut pas mentir au sujet de l’histoire personnelle des gens. A partir du moment où Shaoai a été empoisonnée, il n’était plus possible de revenir en arrière. Mais, en Chine, ils peuvent effacer n’importe qui ayant participé aux événements de Tian’anmen. Je pense que la violence physique n’est pas aussi intéressante que la violence psychologique, et les événements de Tian’anmen étaient violents physiquement, mais ce qui m’intéresse, c’est la violence psychologique.