Barracuda est une sorte de retour, de réflexion sur mon propre parcours en tant qu'écrivain


Christos Tsiolkas

Christos Tsiolkas © Zoe Ali

Barracuda

Christos Tsiolkas est un auteur australien. Barracuda est son dernier roman depuis le best-seller La Gifle.

Barracuda aborde notamment le sujet de la violence, de la frustration et du dévouement aveugle qui vont de pair avec le sport de haut niveau, dans le cas présent le monde de la natation. L’eau est la plus grande alliée de Daniel, mais également sa pire ennemie. Pourquoi avoir choisi ce sport en particulier ?

La raison la plus immédiate, c’est que je pratique la natation. Pas de manière professionnelle, mais je connais une ou deux choses sur le mouvement d’un corps dans l’eau. Je savais que je pouvais utiliser ce savoir pour m’aider à créer le personnage. Je savais que Danny ne pouvait pas pratiquer un sport collectif, il ne pouvait pas jouer dans une équipe de football ou de basket-ball. Il fallait que ce soit une activité individuelle. La natation est un des sports les plus individuels, parce qu’on est seul avec l’eau. L’autre raison est que la natation a une signification culturelle en Australie.

Je viens d’un pays qui est une île ainsi qu’un immense continent. C’est une île entourée d’eau, et, dû à un passé colonial très difficile, l’eau est un élément qui signifie beaucoup pour moi, et pour Danny Kelly.

Le livre aborde de nombreux sujets, notamment le sentiment d’appartenance. Dans le roman, Danny cherche un endroit où il se sentirait à sa place. C’est un garçon ayant grandi dans un milieu ouvrier qui se trouve arraché à son monde et qui atterrit dans un autre monde à cause de son talent phénoménal. Il sent qu’il peut devenir quelque chose une fois qu’il est dans l’eau, mais on finit par lui enlever ça aussi, et c’est, je pense, à ce moment-là que la bataille commence. À partir de cet instant, il ne se sent plus à sa place nulle part.

Je pense que j’ai choisi ce sport pour trois raisons : parce que je fais de la natation, à cause de la signification de ce sport dans le contexte australien -en tant que pays essayant encore de se définir, quand le sport devient par définition une obsession – et bien sûr à cause de la métaphore de l’eau.

Dans le portrait sans concession de l’Australie et de ses nombreuses disparités sociales, ethniques, et religieuses, Daniel Kelly semble coincé entre deux mondes, le milieu familial ouvrier et le monde auquel il aspire.
Avez-vous l’impression qu’il fait écho à une certaine forme de malaise de la jeune génération australienne ?

J’ai commencé à écrire Barracuda en me demandant comment entrer dans le roman. J’ai d’abord entendu la voix d’un garçon de 14 ans, une voix plutôt insistante, en colère, et j’ai commencé à écrire en utilisant cette voix. C’était la genèse du roman. J’ai commencé à me demander ce que je pouvais dire sur cet endroit, sur Danny Kelly, ce que je pouvais encore dire en tant qu’écrivain. A ce moment-là, après avoir connu un succès considérable avec mon roman précédent, je me suis demandé ce que j’avais envie d’écrire, quel sujet j’avais envie d’aborder. Je voulais parler de classe, un thème qui, je pense, a disparu de la littérature australienne, ou dont, je pense, on ne parle plus. Je pense que j’ai tiré des enseignements du succès de La Gifle. Pour la première fois de ma vie, j’avais de l’argent, et je me suis rendu compte de la véracité de ce fait : l’argent a le pouvoir de changer la vie, et peut être à l’origine de grandes opportunités. Barracuda était une sorte de retour, de réflexion sur mon propre parcours en tant qu’écrivain. Pour moi, la fracture est survenue lors de mon entrée à l’université, passant d’une classe sociale à une autre. Je l’ai ressenti d’autant plus, je pense, en tant qu’enfant d’immigrés. Je pense qu’on porte en soi le poids de cette histoire, quand on a cette expérience. Il semble y avoir une immense pression sur les jeunes Australiens qui n’arrivait pas à être articulée, et une des raisons pour laquelle elle n’était pas articulée est parce qu’on a perdu le langage de classe.

Au fur et à mesure du développement du roman, alors que je mettais en place la structure, je me suis rendu compte qu’une autre histoire se développait, autour du thème de la honte, et la forme de violence qui peut émerger de l’expérience de la honte. C’est devenu presque plus important que le thème du sentiment d’appartenance.

Danny a ses grands-parents, il a sa famille proche, et je pense que ce sont des gens de valeur. Je voulais dresser le portrait d’un jeune homme qui dérape, mais qui est bien entouré. La différence entre Danny et sa famille, c’est que ses parents ont déjà ce langage de classe, ses grands-parents aussi, mais il fait partie d’une génération pour laquelle ce langage n’existe pas.

Je pense que l’histoire de Danny se démarque de l’histoire de Christos Tsiolkas, parce que Danny ne va pas à l’université mais dans une école privée. C’est la bourse qu’il reçoit qui incarne cette fracture, mais je me suis servi notamment de mes propres expériences pour écrire ce roman.

Si on commençait à discuter avec des gens de milieux différents, de diverses religions ou origines, de ma génération, la première génération à aller à l’université et à quitter le milieu ouvrier, je pense qu’on s’accorderait sur le caractère profondément déroutant de cette expérience. On vous donne cette incroyable opportunité d’entrer dans ce monde dont vous ne connaissez rien, et qui pourrait tout aussi bien se trouver à quelques kilomètres de chez vous, mais en revenant à la maison, vous ne maîtrisez plus le langage qui était pourtant au cœur de votre identité. C’était, à peu de choses près, mon expérience.

En venant d’un milieu d’immigrés, cette fracture est également linguistique. On perd sa langue maternelle. À l’université, on fait l’expérience d’une langue très étonnante et sophistiquée. En revenant à la maison, on parle encore la langue de nos parents, mais en perdant peu à peu confiance en la maîtrise de cette langue, parce qu’on ne la pratique plus. En France, on parle français, en Australie, on parle anglais, mais sans pouvoir établir de lien linguistique entre le monde des études et le monde des parents, des frères, des sœurs, des amis.

Comment communiquer quand les deux langues ne s’équilibrent plus ? C’est comme s’il n’y avait pas de traduction possible. Une partie de ce que j’essaie de faire quand j’écris est de traduire ce choc, de lui donner une voix.

En quoi le processus d’écriture de Barracuda s’est-il démarqué de vos autres romans ?

Je pense que chaque livre a eu sa propre genèse. Ce n’est pas que Barracuda était si difficile à écrire. Pour moi, l’écriture s’apparente à un apprentissage : on apprend à maîtriser un art, mais au contraire des apprentissages, ça ne se termine jamais, ça continue jusqu’à la fin de la vie, on apprend toujours.

Il est vrai qu’après une certaine période de temps, on commence à prendre confiance. Ça ne veut pas dire que le doute s’efface, mais maintenant je sais structurer un roman.

Après La Gifle, je sentais que je devais m’y remettre. Je devais me demander de nouveau ce que j’attendais de l’écriture. Je voulais trouver un langage, donc à certains égards, Barracuda se rapproche du premier roman que j’ai écrit, de manière thématique, mais également en tant qu’expérience que j’ai vécu en tant qu’écrivain. J’avais l’impression d’écrire de nouveau un premier roman, mais avec une expérience de 25 ans en plus.

Pensez-vous qu’il existerait des liens, même distants, entre Danny et Ari, le protagoniste de votre premier roman ?

Je pense qu’ils sont tous les deux animés par la rage et la honte. La différence est que j’avais vingt ans quand j’ai écrit Loaded, et j’avais la quarantaine pendant l’écriture de Barracuda. J’ai une relation très différente aux personnages. Dans Barracuda, je voulais qu’il survive, je voulais prendre soin de lui, donc je pense que ça correspond à un Christos Tsiolkas plus âgé. Il y a des moyens d’expier, de se reconstituer, il y a des moyens de trouver une voix.

Les deux personnages partagent également une certaine difficulté à communiquer. Lorsqu’Ana Kokkinos a réalisé l’adaptation de Loaded, elle trouvait que le roman avait un aspect très cinématographique. Lorsqu’elle et Andrew Bovell ont écrit le scénario, ils se sont rendu compte qu’Ari ne parlait pas ! Je pense que cette difficulté à communiquer est quelque chose qui lie ces deux jeunes hommes, cette expérience de se traduire dans une langue qu’on ne maîtrise pas.

La littérature est un des éléments qui permet à Danny de respirer à nouveau, de bien des manières.

Oui, et comme je viens de l’évoquer, écrire ce roman fut comme écrire un premier roman. J’ai assuré la promotion de ce livre dans plusieurs pays, et ce qui m’a frappé, c’est que dans les pays francophones, personne ne m’a demandé « pour qui écrivez-vous ? », alors que c’est une question récurrente chez les journalistes britanniques et australiens. J’ai toujours trouvé que c’était une question difficile, parce que la seule réponse que je pouvais donner, c’est que j’écris pour moi-même.

En écrivant Barracuda, je me suis retrouvé à répondre à la question de la même qu’il y a 25 ans. J’ai pris confiance en mon écriture en relisant les livres qui m’avaient inspiré quand j’étais jeune. Certains sont des livres que Danny Kelly lit aussi : Dickens, Malouf. Je pense que l’humanisme des grands romans peut mettre en lumière notre misère, nos ténèbres, nos hontes, nos peurs. C’est ce qui m’a amené à l’écriture, et avant l’écriture, à la lecture. C’est quelque chose de très facile à perdre de vue, car de nos jours tout le monde se méfie de termes comme l’humanisme. Pour moi, il était tout à fait compréhensible qu’au moment où Danny était le plus misérable, le lumière viendrait de ces livres, parce que ce fut le cas pour moi.

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Dotée de quelques scènes particulièrement crues, "Barracuda" est une œuvre rageuse, psychologiquement violente. En nous révélant très vite que l'aventure du jeune nageur est vouée à l'échec, son découpage entretient une tension absolue. Un grand roman aussi réussi que dérangeant.