Ce qui m'intéressait, c'est l'idée qu'un livre puisse changer la vie de quelqu'un


Adam Langer

Adam Langer © Andreas Von Lintel

Le Contrat Salinger

Adam Langer est un écrivain américain. Le Contrat Salinger est son deuxième roman traduit en français.

Je dois vous remercier car Le Contrat Salinger m’a captivée pendant un trajet en bus de 8h. Repousser et brouiller les limites de la fiction semble être un jeu d’enfant pour vous. Mais je peux me tromper : peut-être qu’au final ces limites n’existent pas ?

Oui, j’aime bien jouer avec les limites de la fiction et du réel. Il y a une phrase qui me passait souvent par la tête, la dernière réplique de la pièce de Pirandello, Six Personnages en Quête d’Auteur : « Fiction ! Réalité ! Allez au diable. » Mais en même temps, je pense que ces frontières sont assez perméables, on joue tous avec dans une certaine mesure. Quand on raconte quelque chose qui nous est arrivé, on le raconte différemment à chaque fois : on se souvient d’un nouveau détail, on rajoute ou on supprime un mot ou une phrase. Même quand on essaie de dire la vérité, de captiver l’auditoire ou le lectorat, on utilise souvent les conventions de la fiction. Ai-je tendance à m’en servir davantage que les autres ? Sans nul doute. Est-ce qu’un grand nombre de personnes le fait sans s’en apercevoir ? Absolument.

John LeCarré apparaît plusieurs fois au cours du roman. Pensez-vous que son travail a une influence notable sur le vôtre ?

Pas vraiment. Je suis juste fan de son travail. Quand j’étais gosse, je regardais la série britannique « Tinker Tailor Soldier Spy », qui était bien plus divertissant et nuancé que la version lugubre et assez impénétrable du film qui est sorti il y a quelques années. Tinker Tailor et Smiley’s People sont les romans qui m’ont poussé à m’intéresser davantage à ce qu’il écrivait. Je suis fasciné par l’univers au sein duquel ses personnages évoluent, mais cet univers est si éloigné du mien qu’il est difficile d’imaginer un lien entre son travail et le mien. C’est au final ce qui se retrouve dans Le Contrat Salinger : l’idée qu’il est difficile d’imaginer que quelqu’un menant une vie d’écrivain puisse avoir une influence majeure sur le cours des événements, comme c’est le cas avec les personnages des romans de LeCarré.

Dans le roman, le monde de l’édition se compose de personnages hauts en couleurs à la merci de leurs auteurs les plus populaires. Quelle différence y a-t-il avec le vrai monde de l’édition ?

Une différence à la fois importante et pas si importante qu’on pourrait le croire. Un des titres d’essai que j’avais gardé pour mon roman Les Voleurs de Manhattan était « Dan Brown avait du retard ». Je n’ai aucune idée de la véracité de cette histoire, mais une rumeur s’était répandue au sein du monde de l’édition, selon laquelle Dan Brown avait remis son manuscrit en retard après la publication du Da Vinci Code. A cause de ça, les personnes travaillant pour son éditeur angoissaient à l’idée de ne pas faire une bonne année et que certains puissent perdre leur travail. Mais ça arrive rarement. La relation a tendance à être assez dysfonctionnelle, et assez co-dépendante : les éditeurs sont à la merci de leurs auteurs, et les auteurs sont à la merci des éditeurs, et nous sommes tous à la merci des lecteurs.

Le roman rassemble un grand nombre d’auteurs cultes américains, notamment J.D. Salinger. Comment avez-vous décidé que cet auteur en particulier jouerait un rôle crucial au sein du roman ? Était-ce un moyen pour vous de désacraliser le mythe Salinger ?

Eh bien, il y a une raison très précise que je ne dévoilerai pas car elle constitue une des clés du roman. Mais il y a une incroyable fascination du public américain pour Salinger – plus que pour tout autre auteur, à cause de la manière dont il est devenu célèbre, et comment il a ensuite fui la notoriété. Au bout d’un certain temps, le mythe a dépassé les livres, ou en tout cas en est devenu indissociable. C’est impossible de savoir si les lecteurs sont fascinés par les histoires qu’il a écrites ou par les histoires qui ont été écrites à son sujet. Je n’ai jamais vraiment adhéré à « l’histoire Salinger », qu’il s’agisse du mythe ou des livres. J’ai beaucoup aimé L’attrape-cœurs, mais c’est devenu un roman tellement emblématique, notamment pour un petit groupe d’ignobles individus, que j’ai toujours voulu rester à une certaine distance de ce livre. J’étais probablement trop âgé quand je l’ai lu pour qu’il m’intéresse autant qu’il a intéressé mes contemporains. En ce qui concerne Salinger, c’était un type assez fascinant, mais assez louche quand on commence à se pencher sur sa personnalité. Au-delà de ça, ce qui m’intéressait, c’est l’idée qu’un livre puisse changer la vie de quelqu’un, pas symboliquement ou métaphysiquement, mais de manière très concrète. Et, pour le meilleur ou pour le pire, Salinger a écrit un roman qui a fait ça.
 
L’offre que Conner Joyce ne peut pas refuser lui permet d’écrire ce qu’il veut pour un public unique. En tant qu’écrivain, avez-vous le lecteur en tête pendant le processus d’écriture ?

Toujours. Et jamais. C’est-à-dire que j’aborde l’écriture de romans en tant que lecteur, en essayant d’apprendre ce qui se passe et pourquoi ça se passe, en remplissant de mots des feuilles blanches, de la même façon que l’on remplit son esprit avec les mots du livre que l’on est en train de lire. Dit plus simplement : comme les auteurs du Contrat Salinger, j’ai écrit le livre pour un lecteur unique. Mais dans le cas présent, le lecteur se trouve être moi-même. Et si je peux interpeller et divertir et surprendre ce lecteur, peut-être que je peux faire la même chose pour un autre lecteur. Et, avec un peu de chance, pour beaucoup d’autres lecteurs.

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Et si le côté "enquête" est efficace, l'évocation de nombreux auteurs l'est également, de Salinger à Harper Lee, en passant par Thomas Pynchon ou Norman Mailer, voici un livre qui donne envie d'en (re)lire d'autres, L'attrape-coeurs en particulier !

En le structurant comme un thriller psychologique (qu’il n’est pas vraiment), Adam Langer profite surtout de sa construction intelligente pour proposer une peinture du milieu littéraire. Le genre de portrait acide d’un univers qui n’est tendre pour personne, loin de toute naïveté.

Comment ne pas être touché par les références évoquant B.Traven, J.D.Salinger, Harper Lee, auteurs se comportant en ermites après leurs succès ?