J'aime me séparer en deux personnages


Steve Toltz

Steve Toltz

Vivant, où est ta victoire ?

Steve Toltz est un auteur australien. Vivant, où est ta victoire ? est son deuxième roman traduit en français.

Avez-vous eu un avis dans le choix du titre ?

J’ai choisi le titre en anglais (Quicksand, “sables mouvants” en français). Je pense que j’ai choisi ce mot car il y est question de lutte intérieure, de peur, de souffrance. L’expression « sables mouvants » a plusieurs significations, mais dans sa représentation télévisuelle, plus on se débat, plus on s’enfonce. Le roman évoque principalement des peurs logiques et raisonnées, et des peurs illogiques et irraisonnées. C’était un thème récurrent des séries télés dans les années 70 et 80, avec un personnage se retrouvant coincé dans des sables mouvants. Quand j’étais gosse, ça me terrifiait, et quand j’ai décidé d’écrire un roman sur les peurs, c’est ce que j’ai choisi. Mais j’avais également peur de la combustion spontanée…

Un élément atypique de l’histoire est la succession des « bons mots » d’Aldo, qui sont l’expression de ses théories personnelles, de ses prédictions, entre autres. Comment ont-ils trouvé leur place dans l’histoire ? Quand vous-êtes vous rendu compte qu’ils étaient nécessaires au développement de l’intrigue ?

Pour moi, il s’agit avant tout du processus d’écriture. On ne peut pas choisir son propre style ou sa propre odeur. Certains écrivains vont amener leur personnage d’un endroit à un autre, en décrivant le paysage et tout ce que le personnage voit, mais pour moi, si je balade mon personnage d’un endroit à un autre, j’aime décrire tout ce qui leur passe par la tête, c’est ce qui résulte de l’acte de composition. Il ne s’agit pas d’idées que j’ai cultivées séparément puis liées ensemble, ce sont des idées qui émergent durant le processus d’écriture.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’élaboration de la structure du roman ?

Ce fut très difficile. Pour moi, une grande partie de l’écriture consiste à régler des problèmes, donc si je suis face à une structure narrative qui m’intéresse, parfois ce qui ne fonctionne pas à la troisième personne doit passer à la première personne, ou ce qui ne fonctionne pas au présent doit passer à l’imparfait. Dans mon cas, il y avait un élément autobiographique dans le roman, en la personne d’Aldo, qui est à l’hôpital. J’ai eu un accident qui m’a laissé paralysé, j’étais dans un fauteuil roulant, et j’ai passé quelques mois à l’hôpital. Comme j’écris en prose et que j’aime inventer, quand je me suis mis à écrire cette partie de l’histoire, qui est basée sur des faits réels, je me suis retrouvé incapable de l’écrire. Premièrement, parce que ça m’était déjà arrivé. L’histoire avait déjà été racontée. Une fois que l’histoire est racontée, elle meurt. C’est la raison pour laquelle je devais trouver un moyen de la réinventer, afin de ne pas l’écrire sous forme de poème. Chaque décision créative, telle que la question d’écrire sous forme de confession, ou sous forme de narration à la 3ème personne, est le résultat d’un problème auquel j’essaie de trouver une solution.

Aldo est un personnage ambivalent et haut en couleur, pourtant la voix principale du roman est celle de son comparse, Liam, qui est davantage dans la réserve.

Je considère que ce roman et le précédent sont des autobiographies spirituelles, et j’aime me séparer en deux personnages. Les personnages font un peu partie de moi, ce qui est la raison pour laquelle ils passent chacun leur tour à la 1ere personne. Quand je veux vraiment interroger un personnage, la meilleure manière de procéder est de s’y prendre de l’extérieur et de l’intérieur, et c’est la raison pour laquelle le point de vue de Liam est primordial.

Un des thèmes majeurs du roman, c’est la malchance, ou l’autre nom de l’automutilation. Aldo repense à tout ce qui lui est arrivé de malheureux, et il se dit que c’est peut-être de sa faute, ou peut-être de la faute de certaines forces extérieures à l’œuvre contre lui.

Aldo sort cette réplique à Liam lors d’une conversation : « tout le monde n’est pas éligible au bonheur ». C’est une déclaration douce-amère, mais pas tout à fait dénuée d’espoir, car malgré sa tristesse, Aldo semble fourmiller d’idées et de projets. Pensez-vous que cette phrase pourrait résumer le roman ?

C’est un écho à la citation de Kafka qui se trouve en exergue du roman, et qui est une citation nourrie d’espoir. Elle y trouve sa place car le livre a pour thèmes principaux la peur, la souffrance, et la résistance (et son absurdité), ainsi que l’obstination d’un personnage durant des périodes de traumatisme. Bien sûr, quand on est en position de souffrance, l’épine qu’on a dans le pied, c’est l’enfer des autres.

Même quand il se trouve dans une situation atroce, le fait qu’il puisse porter son regard ailleurs et voir de la souffrance autour de lui signifie qu’il est non seulement mal à l’aise et malheureux, mais cela le fait se rendre compte qu’il doit être reconnaissant pour son chagrin, car cela pourrait toujours être pire.