Lorsqu'il s'agit de parler de l’histoire des femmes, les archives sont souvent silencieuses ; les sources ne sont pas là parce que les vies des femmes n'ont pas été enregistrées de la même façon que celles des hommes.


Guinevere Glasfurd

Guinevere Glasfurd by Stefano Masse

Les Mots entre mes mains

Guinevere Glasfurd vit à Fens, près de Cambridge. Auteur de nouvelles remarquées, elle a obtenu une subvention du Conseil d’Arts de l’Angleterre pour l’écriture de “Les mots entre mes mains”, son premier roman.

Pourriez-vous expliquer le travail préparatoire de recherche que vous avez effectué pour écrire ce roman ?

J’ai eu la chance de recevoir une bourse du Arts Council d’Angleterre pour écrire ce roman. Ceci m’a permis de voyager aux Pays-Bas et faire des recherches sur les lieux de façon approfondie. Le roman commence à Amsterdam, mais voyage à travers la Hollande, à Deventer, Leiden, Santpoort, Amersfoort et Egmond aan den Hoef. J’ai visité chacune de ces villes, je me suis penchée sur certains détails, je me suis intéressée à l’ambiance de chacun des endroits. J’ai commencé à imaginer Helena et Descartes là-bas. Je me suis demandé comment il était possible de cacher leur relation quand tout se savait – qui pourrait avoir aidé? De qui avaient-ils dû cacher la vérité?

J’ai beaucoup lu – le travail de Descartes et sa correspondance publiée, qui ont été des éléments majeurs pour le développement de sa voix et de son personnage, ainsi qu’à la compréhension de son travail à cette époque-là. Nombreux sont ceux qui s’imaginent Descartes comme un homme froid et distant, quelqu’un d’incroyablement reclus, mais sa correspondance révèle en fait un homme tout à fait différent. D’un côté, il donne l’impression d’être incroyablement ambitieux, cinglant, un homme qui ne tolérait pas les idiots. Mais d’un autre côté, ses lettres sont pleines de vie et montrent un aspect différent de lui : son esprit, sa chaleur et compassion, son chagrin.

Internet, bien sûr, me fut aussi incroyablement utile. Wikipédia, par exemple, a numérisé des cartes du cartographe hollandais Blaue d’Amsterdam, de Leiden et d’Amersfoort. Cherchez-les et faites un zoom sur tous les petits détails. Elles me furent d’une grande utilité quand j’ai dû commencer à imaginer le voyage d’Helena.

Pourriez-nous vous dire en quelques mots comment vous avez construit cette intrigue ?

C’était un processus très intéressant. On a tellement écrit sur Descartes : dans les manuels d’histoire, des biographies, des articles savants et d’autres ouvrages plus populaires. Cependant, on ne connaît presque rien à propos d’Helena Jans, l’employée de maison hollandaise avec qui il a eu une liaison. Comme la plupart des femmes de sa classe sociale à ce moment, sa vie n’a pas été consignée. Mais on en connaît quelques détails, soit parce que Descartes a écrit à ce sujet, soit parce qu’ils ont été observés et documentés d’une autre façon. Nous savons en effet que Descartes et Helena se sont rencontrés en 1634 au 6 Westermarkt à Amsterdam. C’était chez le libraire anglais Thomas Sergeant, et Helena y travaillait comme employée de maison. Nous savons qu’un enfant a été conçu en octobre de cette année et un registre de baptême, qui est toujours en possession des archives de Deventer, inclut la variante hollandaise du nom de famille de Descartes, ainsi que celui d’Helena et de leur fille, Francine. Deux ans plus tard, en 1637, une lettre de Descartes révèle qu’il est toujours en contact avec Helena et qu’il attend sa réponse – ces lettres, malheureusement, n’ont jamais été trouvées et nous pensons qu’elles sont perdues.

Les recherches les plus récentes indiquent qu’Helena fit partie de la vie de Descartes jusqu’en 1645 – dix ans après la naissance de Francine.

Ainsi, ces détails ‘connus’ sont devenus les tremplins grâce auxquels j’ai construit l’histoire. Bien que les preuves soient limitées, cela donne envie d’en savoir davantage. Elles suggèrent l’existence d’une relation à long terme et non pas d’un désagrément temporaire que serait une employée de maison enceinte qui aurait dû être renvoyée aussi rapidement que possible.

Avez-vous une approche différente dans le traitement entre un personnage totalement fictif et un autre s’inspirant d’une figure historique ?

C’est une question intéressante. Mon roman est un travail de fiction. Quand j’écris, je veux créer des personnages crédibles, complexes. Ce qui est particulièrement intéressant concernant Descartes, c’est le grand nombre de clichés circulant à son sujet, et je pense que cette idée d’un un homme froid et distant est erronée. J’espère que mon personnage fictif permet de voir le personnage historique sous un nouveau jour, d’une perspective complètement différente, quand il n’était pas encore cette figure imposante de la philosophie moderne que nous connaissons aujourd’hui.

Qu’est-ce qui importe dans l’écriture d’un récit historique : l’exactitude ou la vraisemblance ?

Le roman est enraciné très fermement dans la recherche historique – elle constitue les fondations de l’intrigue. L’exactitude historique est très importante pour moi. J’ai une formation en recherche historique et j’ai travaillé pour le département Histoire à la BBC pendant quelques temps. Cependant, lorsqu’il s’agit de parler de l’histoire des femmes, les archives sont souvent silencieuses ; les sources ne sont pas là parce que les vies des femmes n’ont pas été enregistrées de la même façon que celles des hommes. Je suis toujours quelque peu stupéfaite du peu de curiosité que les historiens ont montré envers Helena.

J’ai écrit un travail de fiction. J’ai dû imaginer Descartes. J’ai dû imaginer Helena. Au final, c’est au lecteur de décider si j’ai bien fait le travail !

Faisant un saut dans le présent, quels livres de la rentrée pourriez-vous recommander ?

C’est un vrai plaisir que d’être publiée dans le cadre de la rentrée littéraire. J’ai pu connaître mon « collègue » Michael Uras, également publié par Préludes au même moment. Son roman « Aux petits mots les grands remèdes » semble charmant. Tant «L’insouciance » de Karine Tuil que « Voici venir les rêveurs », d’Imbolo Mbue sont des livres que je veux lire. Je relis actuellement les oeuvres de la romancière anglaise Jean Rhys – j’apprécie sa concision, et je travaille sur un deuxième roman beaucoup plus court.

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Ce livre emmène son lecteur dans tout un tas d'émotions vives : on réfléchit, on rit, on pleure et on le referme abasourdi, triste et heureux à la fois.

Guinevere Glasfurd nous dresse en filigrane une époque charnière, où de multiples découvertes scientifiques trouvent leur source, avec notamment, le système de pensées de Descartes mais aussi les écrits de Galilée (dont nous suivons le destin malheureux à travers les échos que reçoit notre ami René) et ses démêlés avec la religion.

Les pages se tournent toutes seules, on ne s'ennuie jamais une seconde et on ressort de ce livre en ayant l'impression d'avoir appris beaucoup de choses sur l'existence de Descartes et sur cette période de l'histoire.