C'est une tragédie grecque sur fond de nature sauvage de l'ouest américain


David Vann

David Vann, photo Diana Matar

Goat mountain

David Vann est né dans les îles Aléoutiennes et a grandi en Alaska. Il est l’auteur de nombreux romans, dont Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010.

Le narrateur est un adulte se remémorant des événements s’étant déroulés lorsqu’il avait onze ans. Comment avez-vous construit cette voix inhabituelle et parfois déconcertante ?

J’écris sans avoir de plan préalable, mais dès les premières pages, je me suis rendu compte que je ne serais pas capable d’écrire ce que je souhaitais si j’étais limité à la voix et à la perspective d’un enfant de onze ans. Je voulais être libre d’utiliser n’importe quel language, de dire ce que je voulais. Donc j’en ai fait un narrateur qui se souvient.

Le paysage est très présent, il constitue presque un personnage à part entière dans cette histoire de sang et de secrets. Goat Mountain est-il un endroit réel ? Pourquoi l’avoir choisi comme décor du roman ?

Goat Mountain est le ranch dans lequel ma famille chassait le cerf chaque automne. C’est à cet endroit que nous gardions nos secrets et nos histoires de famille, notre lieu le plus sacré. La première nouvelle que j’ai écrite, il y a plus de 25 ans, se déroulait là-bas, et cela me paraît naturel que le roman qui conclut l’histoire de ma famille retourne en ces terres. Après Goat Mountain, je pense que je n’écrirai plus de roman ayant pour arrière-plan l’histoire de ma famille. Comme vous l’avez remarqué, le paysage est un élément central de tous mes romans. Chaque jour je décris ce lieu, comme un test de Rorschach, et au fur et à mesure que le paysage évolue et prend forme, j’ai trouvé le sujet du roman ainsi que les personnages. C’est une tragédie grecque sur fond de nature sauvage de l’ouest américain.

Vous incluez de nombreux références bibliques, et notamment des références à Cain. Quelle signification cela a-t-il pour vous de lier l’histoire à l’image du premier meurtrier ?

Je suis athée et fus surpris de retrouver la Trinité dans mon roman, et surtout une méditation aussi étendue sur Cain, mais au final ça a du sens, puisque le roman aborde notre désir de tuer. Si l’on enlève toutes les références religieuses, le roman ne porterait sur rien, et les opinions très étranges du narrateur au sujet de la Bible servent au final un propos et une interprétation qui sont cohérents. Le livre est la description d’un inferno, qui s’inscrit dans une longue tradition. L’inferno est la conclusion naturelle de toute tragédie, un panorama extérieur corollaire au paysage empirique de notre mal intérieur.

« Né dans un monde de massacre, un enfant acceptera ce massacre et le trouvera normal », dit le narrateur. N’y a-t-il pas de porte de sortie à ce type d’inclination ?

Je pense qu’il y a de nombreuses portes de sortie, et que la vie offre des secondes chances, des moyens de se racheter. Je ne pense pas que quiconque soit condamné. Mais j’ai écrit un livre portant sur une fusillade dans une école, ce qui m’a fait davantage réfléchir au désir de tuer et à la capacité de tuer sans ressentir quoi que ce soit. Avec mon passé de chasseur, ainsi que le suicide de mon père, j’ai longtemps réfléchi à ça, et j’ai dû, pour ce livre, réfléchir à ce que nous pouvons être, à notre niveau le plus bas.

Avec un tel sujet à se remémorer, on pourrait penser que le narrateur écrit pour pouvoir enfin tourner la page, ou pour lui-même, ou pour invoquer la mémoire. En tant qu’écrivain, pour qui ou pour quoi écrivez-vous ?

J’écris pour me sentir entier, je pense. Je pense que c’est le but des étranges transformations inconscientes qui se matérialisent sur papier. Ce qui était dénué de sens prend forme et signification, et le laid devient beau.