J’écris le monde tel que je ne saurai jamais le dire

Fleur de béton

“Dans mon roman « Fleur de béton », la lumière et l’espoir résident dans la capacité des unes, des uns et des autres, jeunes ou moins jeunes, à rêver d’ailleurs pour une vie meilleure, et à se projeter vers l’autre.”

Noir et inéluctable. Il y a beaucoup d’énergie, de vie dans ce roman, mais en fin de compte peu d’espoir. Est-ce ainsi que vous concevez la vie en banlieue, dans cette cité qui pourrait s’appeler 4000  et non 6000 ?

Au fond peu importe le nom de la cité et le lieu géographique où je le situe, banlieue, campagne ou centre ville, ce qui le caractérise est la pauvreté et son aspect « ethniquement » mixte (il est difficile de trouver un terme approprié en la matière). Il est clair qu’il y a peu d’espoir en terme d’amélioration de la situation économique des personnages et donc des conséquences sociales qui en découlent. De même, les préjugés xénophobes et autres discriminations sont des comportements qui évoluent lentement.

Dans mon roman « Fleur de béton », la lumière et l’espoir résident dans la capacité des unes, des uns et des autres, jeunes ou moins jeunes, à rêver d’ailleurs pour une vie meilleure, et à se projeter vers l’autre. L’amour, le désir, y sont vécues comme des énergies porteuses d’aspirations positives. Cet élan permet à Rosa Maria de se forger une alternative aux aspects noirs et inéluctables de la situation. C’est là que se situe l’espoir.

Le frère, le père, l’amant, l’amie, l’ami, comment avez-vous choisi les protagonistes qui accompagnent l’héroïne Rosa Maria ?

Dans « Fleur de béton », mon ambition était de plonger le lecteur au plus près du quotidien de femmes et d’hommes ordinaires. Il m’importait donc de tisser le plus de relations sociales possibles autour de Rosa Maria, le personnage principal. En vue de dévoiler sa complexité, je l’écris et la présente dans différents types de situation qui sont autant de facettes de sa personnalité.

Pour résumer, j’espère avoir réussi à la montrer très complice et proche de Margarine, très admirative de son frère défunt, assez tendre avec Mouloud, même si au fond elle s’intéresse peu à sa personne, très naïve vis-à-vis de son amant Jason et totalement hermétique à son père.
J’aime envisager les êtres humains comme des mosaïques composées parfois d’éléments contradictoires formant une identité plurielle.

Fleur de béton est un roman. Pourrait-on envisager une adaptation au théâtre ?

« Fleur de béton » me semble assez compliqué à adapter au théâtre, compte tenu de la diversité des lieux d’action, cela demanderait un énorme travail de réécriture et beaucoup d’imagination en matière de scénographie.

Par contre, je partage l’avis de certains critiques littéraires, convaincus que le texte se prêterait assez facilement à une adaptation cinématographique.

En ce qui me concerne, je suis ravi et comblé dès l’instant où mon travail inspire d’autres artistes, qu’ils soient peintres, dramaturges, cinéastes ou autres.

Y a-t-il une analogie possible entre Jason, le danseur, et Wilfried N’Sondé, l’écrivain qui essaie de récréer un monde avec des mots ?

Voilà une question délicate, beaucoup de traits de caractère de Jason s’insupportent, j’espère par exemple ne pas avoir son manque de sensibilité et d’écoute, tout comme son indifférence à la douleur d’une fille qui l’aime. Par contre, votre question est très pertinente si l’on considère le processus qui mène à utiliser l’art comme mode d’expression pour exister.

Jason s’est construit une identité en dansant, c’est ce qu’il a de plus précieux à offrir au monde. Il aborde l’autre surtout au travers de l’élégance de ses mouvements.
De mon côté j’apprécie beaucoup mon statut d’écrivain, dans la mesure où mes interlocuteurs comprennent d’emblée qu’une partie de ma personne ne peut être saisie que si l’on se plonge dans mes textes. J’ai l’ambition d’y être beaucoup plus précis, au plus proche de mes idées et de ma sensibilité. J’écris le monde tel que je ne saurai jamais le dire, Jason le danse, mais là s’arrête l’analogie…

Quels sont les auteurs de votre génération que vous lisez et que vous appréciez aujourd’hui ?

J’ai la chance de faire partie d’une génération d’écrivains avec beaucoup de talent, nombreux sont les auteurs contemporains qui font preuve d’audace, de précisions et de justesse dans leurs textes. J’aime les textes de Laurent Mauvignier pour leur construction, ceux de Véronique Olmi pour leur force émotionnelle, la fluidité de Maylis de Kerangal, la capacité de Carole Martinez à écrire le plus intime et en même temps l’épique, et enfin Sia Figel, une plume qui nous vient des îles Samoa, ses écrits sont puissants, magiques et poétiques.
En vérité la liste est beaucoup plus longue car je suis un dévoreur de livres, et je m’émerveille souvent.

Lus sur le Web (3 articles)


Wilfried N’Sondé est musicien. Cela s’entend. Son écriture sait épouser à la fois le rythme de la réalité brute d’une société au bord de l’implosion collective et, en contrepoint, planer dans l’espace du rêve.

L’univers de N’Sondé est aussi peuplé de Salvatore et d’Angelina surpris par la cruauté de la vie, dérivant sur le fleuve de la nostalgie et tentant avec la force du désespoir de s’accrocher à leurs rêves et à leurs mythologies personnelles comme autant de talismans protecteurs.

Fleur de béton est un roman violent mais réaliste qui nous fait réfléchir sur l'intégration et l'avenir des jeunes.